Salaud à toi, le trader

 


Crise de l’Euro, politiques d’austérité, Moody’s qui fait des siennes et un punk qui flambe 2 milliards de dollars chez UBS. Octobre 2011, la crise est toujours au top du hip-hop. Au banc des accusés, les mêmes protagonistes : la financiarisation de l'économie, les banques et, bien sûr, les traders. A l'Espace Champerret, mi-septembre, ces derniers se sont organisés des petits « duels » dont le vainqueur était celui qui avait raflé le plus de tunes en un temps donné. L’occasion de découvrir plus en détail ce que font ces hommes quand ils ne plombent pas la planète. Rencontre avec des Bad Boys.

 

Par Pierre Boisson, à Levallois-Perret (France)

 

« Si vous faites du trading, c'est pour gagner de l'argent. Pas pour avoir raison ou pour faire le malin, mais pour GAGNER DE L'ARGENT, un point c'est tout ». Nous sommes au bien nommé Salon du Trading, le 16 septembre dernier, et Jérome Revillier, conférencier au style offensif, a décidé de tuer le suspense. Nos garçons sont là pour empocher un max, avec des règles simples : des manches d’une heure et demi, avec argent et marchés réels, 50 000€ de mise et la victoire pour celui qui remporte les meilleurs gains sur la manche. Le grand frisson. Neuf heures du matin, les huitièmes de finales commencent. Dans la première salle, Jean-Louis Cussac, le champion en titre français, est opposé au Grec Alexis Alexiou, à l'Italien Davide Biocchi, à l'Autrichen Shafermeier et à son compatriote Stéphane Ceaux-Dutheil. Levallois le matin, ce n’est pas franchement Wall Street. Ici, pas de traders déchirés à la coke, pas d’agitation frénétique autour du cour du soja, et pas un bruit dans la salle. Les cinq concurrents se réveillent tranquillement, les yeux fixés sur leurs écrans d'ordinateur. «Pour le moment il n'y a pas de signal directionnel sur le marché, pas de grands écarts sur les valeurs du CAC » confesse Jean-Louis Cussac. C'est le calme plat.

 

Une heure plus tard, Biocchi, un sosie de Jabba le Hutt qui s'enfile des cafés, a déjà encaissé 600 euros sans bouger les oreilles. Il a fait « short on Nokia », parait-il. Alexis Alexiou, lui, lit le journal, pas affolé, et se contente d'un affable « No Position » quand on l'interroge sur ses activités. Surprise : le Grec n’a pas encore perdu d’argent. Derrière les Smartest guys in the room, des graphiques, des courbes de couleurs, des chiffres en pagaille, auxquels finalement personne ne pige grand chose. Le public, essentiellement composé de traders, se casse la tête à essayer de savoir qui gagne quoi, qui vend quoi, qui fait quoi, bref, qu'est ce qu'il se putain de passe. André Malpel, l’organisateur du salon, arrive pour remobiliser les concurrents. « Dans l'autre salle, Mostafa a déjà fait 4000€ de gains, alors vos 600, 800€ c'est bien gentil, mais il va falloir vous remuer !». Une compétition de traders, ce n’est peut-être pas très visuel mais, derrière leurs ordinateurs, les lascars ont l'air de bien s'amuser. « Je joue 50 000€, comme tout le monde » rigole Cussac. L'Italien « vend du Fiat » et Ceaux-Dutheil « préfère attendre de mettre une charge stratégique plutôt que d'essayer de grappiller quelques points ».

David Guetta, trader

David Guetta, trader

 

Scalping, mini-Dow et David Guetta

 

Le trading serait donc effectivement un jeu, le monopoly géant que tous les beaux esprits s’accordent à dénoncer depuis qu’on a découvert que le banquier piquait dans la caisse ? « Absolument pas, cela n'a rien à voir répond Jean-Louis Cussac. Le jeu, c'est la facilité. Ici, c'est facile de perdre, mais très dur de gagner ». Mouais. Le duel des traders ressemble pourtant étrangement à un affrontement de joueurs en réseaux, où les geeks auraient simplement troqué leurs pulls sales contre des costards et leurs AK47 contre des stocks options. Les duels étalent d'ailleurs un champ lexical très vidéoludique puisque chaque participant détient une technique favorite, un « spécial » : Davide Biocchi est le maître du scalping sur les valeurs de la côte, Mostafa Belkhayate, avec ses 4000 boulettes gagnés sur le marché de l'or, est un spécialiste de la technique du centre de gravité, alors que Szilard Balazs est connu pour ses étincelles sur le mini-Dow. « C'est vrai que chaque trader a sa propre philosophie, reconnaît Jean-Louis Cussac. Le plaisir du trading, c'est justement de créer ses propres stratégies. Il faut avoir de la rigueur, du mental, des réponses adaptées aux circonstances. Il faut avoir les qualités d'un joueur d'échec ». Jeu ou pas jeu, Marc-Antoine de Villiers explique la subtilité. « C'est un jeu à somme nulle, comme le poker. Après, certains le voient comme un jeu, d'autres comme un travail. Pour nous c'est un travail ». Du haut de ses 28 ans, avec sa chemise à carreaux branchée et son casque Sennheiser, Marc-Antoine a un faux air de David Guetta. Trader depuis l'âge de 22 ans, il n'a plus le temps de jouer au poker mais applique les mêmes recettes « Il faut être malin, ingénieux, mathématicien. Le but est identique : battre les milliers d'autres joueurs qui sont en face de toi».

 

Jabba le Hutt

 

Sur cette première manche, Marc-Antoine n’a d'ailleurs pas été très bien servi. Il passe ric-rac, avec des gains proches de zéro. La honte pour un trader. GAGNER de l'ARGENT, n'oublions pas. A ce petit jeu, le principal perdant, c’est Szilard Balazs, un Hongrois aux statistiques effrayantes qui s'est fait rétamer. Il suit les quarts de finale le PC sur les genoux, caméra à la main, filmant les performances des autres et les siennes, décidé à prouver qu'il était bien le meilleur. Après ce premier élagage, les visages se tendent, la compétition se durcit. Dans la salle n°1, un duel terrible oppose Mostafa Belkhayate, un Tunisien qui a géré l’argent de Michael Jackson, et Stéphane Ceaux-Dutheil, qui réussit à parler du livre qu’il vient de publier huit fois en douze minutes. Mostafa est à +600€ mais Steph vient de placer sa fameuse charge stratégique. Le deal s’avère payant. « 500€ de gains, 600€ de gains, 700€ de gains », son score augmente plus vite que le trou de la sécu. « 1400€, 1500€ ». Les applaudissements retentissent dans la salle, des gens se lèvent, Stéphane sourit, content de sa performance, et salue le public. Ovation générale.

 

« La crise, c'est rien du tout »

 

L'ambiance est détendue à l'espace Champerret. Pas l'ombre d'une crise économique en vue. La veille du salon, les organisateurs s'étaient d'ailleurs attelés à remonter le moral de leurs invités. « Ne vous inquiétez pas pour les baisses du Marché. C'est dans ces moments là que le trading actif est le plus efficace ». L'enthousiasme des traders en compétition quand l'heure est venue de spéculer sur le marché de l'or ou sur le cours Euro-Dollar semble donner raison à cette prophétie aventureuse. « La crise, ce n’est rien du tout confirme Jean-Louis Cussac. C’est juste un changement de stratégie ». En d'autres mots, les traders se balancent pas mal de l'écroulement de l'économie mondiale. Un peu plus de volatilité sur les marchés, entraînant davantage de risques qui doivent être compensés par des prises de positions mesurées et réfléchies : rien d'insurmontable. « La crise, c'est simplement un adversaire agressif » confirme Marc-Antoine de Villiers. Pas inquiets par la crise, les traders ne s'en sentent pas plus responsables. Car, en réalité, il y a le bon et le mauvais trader comme il y a le bon et le mauvais chasseur. « On nous assimile au truc qui s’est passé avec les banques, explique ainsi Marc-Antoine. Eux, ils spéculent avec ton argent, encaissent les gains mais n’assument pas les pertes, c’est pas très moral. Nous, quand on perd, on perd ». En attendant, Marc-Antoine spécule à longueur de journée. « 20, 30, 50 trades par jour » mais, selon lui, pas de quoi déstabiliser le système économique. Les 16 000 personnes qui visitent le salon sur les deux jours tradent dans la même optique. Gagner de l'argent, de quoi agrémenter les fins de mois, « se payer des vacances, ou à la limite avoir un peu plus de temps pour soi », précise Jérôme Reviller.

 

La salle du désespoir

 

Entre duels et déclarations de bonnes intentions, le salon du trading est avant tout l’occasion de fréquenter des personnes incroyables. Un type s’approche et, dans un français balbutiant, demande : « vous voulez chandelier japonais ? ». Bof, pourquoi pas. « Le chandelier japonais, c’est technique que j’ai développée, un filtre des prix. C’est une info unique, il faut acheter mon livre ». Un peu plus loin, des filles en mini-jupes qui distribuent des stylos rappellent que la Saxo Bank n’est pas qu’une équipe de vélo. Surtout, le public nombreux laisse à penser que, malgré tout, l’image des traders est restée séduisante. Des vieux en tenue de randonnée, des lascars en costard (« putain sa race, lui il est trop fort, j'te jure »), des étudiantes en talons qui se font draguer par des vieux lubriques (« vous n’étiez pas là l’année dernière, non ? On oublie pas des filles comme vous ! »), toutes les couches de la société sont représentées, chacun espérant un jour devenir à son tour un nouveau riche qui parle en K€ et flambe en boîte le week-end. Les duels s'enchaînent, toute la journée, jusqu'à la grande finale entre Biocchi et Ceaux-Dutheil. Malgré une certaine tension, le spectacle est toujours aussi morne. « On comprend rien, ils utilisent tous des plate-formes différentes », confirme une jolie tradeuse italienne. On ne va pas se mentir, tout le monde se fait chier dans la salle. A l'entrée, un homme debout observe la salle avec un sourire amusé. Impressionné par la performance de Biocchi, vainqueur du jour ? « Non, pas vraiment, je ne connais personne ici, je surveille juste la salle. Moi, je fais mon métier et je me barre. » Enfin une trace d’humanité.

 

Texte et photos : PB

 


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