L'Espérance de Tunis

 

 

Aurélie Darbouret et Gaylord Van Wymeersch, à Tunis

 

Neuf mois après la révolution, les Tunisiens élisent ce dimanche une Assemblée constituante. 11000 candidats, 1500 listes électorales et 111 partis, de quoi s'y perdre rapidement. Pour éclairer la situation, cinq jeunes Tunisois racontent leur engagement politique et dessinent le visage du pays dont ils rêvent. Religion, place de la femme, fin des privilèges... Personne n’est d’accord, preuve que la démocratie est en route.

 

 

Imen, 24 ans, Al Moubadarah (L’Initiative) : En quête d’un homme fort

 

 

Au milieu des hommes en costards noirs - lunettes fumées, les boucles d’oreilles et le maquillage d’Imen raffraichissent l'ambiance du meeting d’Al Moubadarah (le parti de l’initiative). « Les femmes ne sont pas venues à cause de la sécurité, avance-t-elle, il y a des gens qui veulent détruire ce meeting ». Elle a beau rouler un peu les mots, l’argument laisse sceptique. Imen, elle, est venue pour Kamel Morjane, le leader du parti, ancien ministre de la Défense et des Affaires étrangères de Ben Ali, exclu des élections comme tous les anciens responsables du  RCD. « Son expérience à l’échelle internationale peut donner de bonnes idées», justifie-t-elle. Surtout, l’ancien homme fort de Ben Ali lui semble le seul à disposer du charisme, du CV et de la poigne nécessaires pour guider la nouvelle Tunisie.

 

Il faut dire qu’Imen a une conception bien à elle de la démocratie. « Il faut encadrer les Tunisiens, ils ne sont pas habitués à la vie politique », assure-t-elle. L’ennemi ? Ennahda, le parti islamiste favori des scrutins, et les « communistes ». Qu’ils soient rouges ou barbus, la simple mention des extrémistes fait friser les belles mèches brunes d’Imen. Craignant que « les Tunisiens soient manipulés », elle en appelle à une société « progressiste » et donnera son vote aux anciens tenants du système Ben Ali. En attendant, elle évoque avec nostalgie Habib Bourguiba, père de l’indépendance, en martelant de manière lancinante « notre président, notre président ».

 

 

Saber, 24 ans, POCT (Parti des Ouvriers Communistes Tunisiens) : Communiste dès le biberon

 

 

 

 

« J’ai grandi avec la haine d’un système qui a jeté mon père en prison à deux reprises. » Du haut de ses 24 ans, Saber en impose. Regard profond, ton posé, cheveux gominés et barbe de trois jours, le jeune homme récite le manuel du parfait militant. L’engagement communiste au quotidien en trois points : « Le parti en premier, le parti en deuxième et le parti en dernier », explique-t-il en tapotant sur la table pour mieux appuyer la démonstration.

 

En cette fin d’après-midi étouffante, Saber exulte de pouvoir enfin défendre ses idées au grand jour. Il faut dire que le garçon a vécu la clandestinité depuis son berceau. Fils d’un syndicaliste membre du POCT et d’une enseignante, il se « convertit définitivement à l’idéologie communiste » à 17 ans, quand il lit La Révolution prolétarienne de Lénine. Musulman pratiquant durant l’enfance, Saber quitte alors une religion pour une autre. Mais les années de lutte clandestine ont quand même laissé quelques traces. Au téléphone avec « les camarades », il reste bref et vague et regarde toujours par dessus son épaule lorsqu’il se déplace.

 

Aujourd’hui, malgré sa réapparition dans l’espace public, le Parti Communiste a de plus en plus de difficultés à enrôler de jeunes militants. La faute à une « doctrine trop rigide », déplore Saber, qui souhaite participer à la modernisation du POCT. « Les chefs ici sont tous des anciens », glisse-t-il un ton en dessous, après un coup d’œil vers la porte entrouverte. Le parti n’obtiendra qu’un faible score aux élections de l’Assemblée constituante mais Saber espère néanmoins dépasser les 5%. Utopiste ? « C’est difficile de défendre les idées d’extrême gauche dans un pays arabo-musulman »,  justifie-t-il. « Mais ce n’est pas contradictoire ». Son boulot l’est un peu plus. « Depuis trois ans, je suis chef d’équipe dans une plateforme hotline pour l’opérateur Orange, explique-t-il, à demi schizophrène. Je suis comme un minuscule boulon dans les rouages de l’exploitation capitaliste en Tunisie. »

 

 

Alaeddine, 36 ans, Ennahda (parti islamique) : La Tunisie puritaine

 

 

 

 

Dans une impasse de Tunis, entre des cantines de travailleurs et un chantier en construction, Ennahda a installé ses bureaux dans l’ancien siège d’un opérateur téléphonique. Sur la façade de cinq étages, le parti a déployé un immense drapeau tunisien. La clandestinité, encore réelle quelques mois auparavant, semble déjà loin.

 

Dans son bureau presque vide qui sent encore le neuf, Alaeddine se fait un plaisir de recevoir. Sur les murs, des autocollants « facebook » ou « twitter » annoncent la couleur : le jeune homme est le community manager du parti. A Ennahda, le service communication mène le bal. En présence des étrangers, on parle tolérance, ouverture, culture occidentale. « Clint Eastwood, Woody Allen, David Lynch ou Jean-Luc Godard sont mes réalisateurs préférés », récite Alaeddine, en pleine opération séduction. Il connait les reproches qui sont faits au parti et préfère la défense frontale. Les finances ? Transparentes. La liberté religieuse ? Totale. Face aux attaques, le parti argue franchise, rigueur, et droiture.

 

Alaeddine a commencé à militer chez Ennahda à 14 ans, « l’âge des premières injustices ». La débauche de la jeunesse et le vide de cinq années de chômage ont fait grandir ses convictions. Son diplôme de communication en poche, il a finalement été embauché par le parti islamiste peu de temps après la révolution. Ici, ce garçon très pieux a trouvé le sens des valeurs et une seconde famille.

 

Lui qui n’a pas participé à la révolution du 14 janvier rêve désormais d’une Tunisie plus morale pour demain, moins « hypocrite ». Cigarette, bikinis, débits de boissons ? Ennahda ne légifèrera pas, assure-t-il, mais il s’imagine volontiers sur le bord d’une plage donnant « des conseils » à des filles trop dénudées. A commencer par sa fiancée, réticente à enfiler le voile. « J’essaie tous les jours de la convaincre », explique-t-il. Mais monsieur Facebook ne s’inquiète pas outre mesure car « une fois que nous serons mariés, elle le portera ».

 

 

Medhi, 28 ans, La voix du centre : Politisé à la française

 

 

 

 

Costards, robes ajustées et carrés brushés s’agitent derrière une table. Ambiance gala de grande école, la musique en moins, les flyers en plus. Sous les toits du palais des congrès de Tunis, à l’occasion du forum du Pôle démocratique, qui rassemble divers partis de centre gauche, une équipe de trentenaire fait son baptême politique. Mehdi approche d’un pas pressé. Rasé de près, sourire séducteur, il a l’enthousiasme communicatif de ceux qui croient tous les obstacles surmontables.

 

A 31 ans, il est rentré au pays pour « faire de la politique » après une dizaine d’années à l’étranger, d’abord à Paris, dans une école de commerce, puis à Londres comme analyste de marché pour les télécoms. Porté par l’émulation post-révolutionnaire, deux semaines lui ont suffi pour quitter la City, direction Tunis. Le 28 février, un mois après son retour, il fonde La voix du centre avec sept camarades. Comme lui, ces anciens élèves de grandes écoles françaises brûlent de se jeter dans une arène politique enfin ouverte. Seul hic : aucun d’entre eux ne connaît vraiment « les rouages du jeu politique tunisien ». Medhi hausse les épaules : « c’est vrai qu’on est politisé à la française, mais on va s’en détacher ». Les jeunes loups venus d’Europe se rêvent déjà au-dessus de la mêlée et ont rapporté dans leurs bagages un concept, « la troisième voix ». Au programme politique, le libéral-socialisme : intervention étatique pour l’éducation, les transports et la santé ; et pour tout le reste, « la libéralisation le plus rapidement possible ».

 

Dans ce micro-parti, personne n’a de statut. « C’est comme une start-up », s’emballe Medhi. Sans chef, ni idéologie, il a créé ce parti à son image : jeune, branché, pragmatique... Un « parti facebook », souffle-t-il. Avec un postulat à la hauteur : « la politique ce n’est pas quelque chose de compliqué. S’il y a un problème, il y a une solution ».

 

 

Henda, 31 ans, militante d’Ettajdid (« Le Renouveau » en arabe) : Mélenchonisme et féminisme

 

 

 

 

Tracts du parti en main, Henda fonce d’une voiture à l’autre, se précipite dans les magasins, les arrêts de bus, interpelle les passants, forçant presque l’intérêt. « Renseignez-vous, les élections sont importantes. C’est historique !!! », martèle cette petite boule d’énergie. L’enthousiasme est à la hauteur de l’événement. Impossible sous Ben Ali de distribuer des tracts, « même si notre parti appartenait à l’opposition légale », s’exclame Henda. Curieuse et avide de changement, la rue tunisienne se montre ce jour-là réceptive. « En Tunisie, le socle constitutionnel est bon, c’est la pratique du pouvoir qui posait problème », rappelle-t-elle tout en distribuant ses derniers flyers.

 

Henda a fait le choix du militantisme par féminisme d’abord, par progressisme ensuite, avec l’espoir de voir un jour « se construire une Tunisie différente de celle qui l’a vue grandir ». Arrivée voilà 8 ans à Ettajdid, qui s’est fondu dans le Pôle démocratique moderniste pour ces élections, Henda partage son temps entre le parti et sa thèse de biologie. Elle milite aujourd’hui pour le parti de l'ancienne opposition légale aux côtés de ses amis et de son mari, entre « gens de gauche ». Le soir venu, rendez-vous incontournable, la petite « famille » se réunit dans un bar italien de la capitale. Les « Celtic », la bière nationale, se descendent à la chaîne. « Vous voyez Jean-Luc Mélenchon ? Eh bien on est un peu sur la même ligne », explique Henda avant de commander les pizzas. Les discussions autour du programme du parti s’animent. « Qui gagnera les élections ? » Ennahda ? Les islamistes sont en tout cas l’ennemi politique désigné.

 

La jeune femme ne craint pourtant pas le parti favori des élections. Au contraire, « il faut un adversaire de taille pour trouver la force de militer, justifie-t-elle entre deux bouffées de cigarette. Cela nous donne une motivation supplémentaire ». Mais elle compte bien sur Ettajdid, seul parti tunisien à pouvoir revendiquer la parité chez ses militants et ses sympathisants, pour réaliser son « plus grand fantasme : une Tunisie où la femme n’aurait plus besoin de se cacher pour fumer et pour boire ».

 

Textes et Photos : AD et GVW; Photo Slideshow : Amine Ghrabi (flickr)



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