Libye - Tunisie : Après Kadhafi, le Pacs Romana

 

Kadhafi s'interroge sur les droits de l'Homme

 

 

Par Pierre-Jean Brasier, à Djerba et Dehiba (Tunisie)

 

Et voilà, ils l’ont eu. Mort sans fusil mais avec un flingue en or à la main, Mouammar Kadhafi est tombé à Syrte, sifflant la fin d’un conflit qui aura donc duré huit mois. Une période durant laquelle les relations entre la nouvelle Libye et sa voisine tunisienne ont commencé à se construire à travers la cohabitation forcée des deux peuples à la frontière. Des hôtels de luxe de Djerba aux camps de réfugiés de Dehiba, les standings différents des réfugiés de la guerre civile ont provoqué au choix et simultanément rejet et solidarité. Les bases d’une belle amitié économique entre ces deux chantiers à ciel ouvert.

 

Djerba, capitale touristique tunisienne, à quelques kilomètres de la frontière libyenne. C’est ici que le 12 janvier 1974 les deux pays avaient bien failli n’en devenir qu’un sur un coup de folie du génial duo Bourguiba - Kadhafi. Et si la fameuse République arabe islamique avorta rapidement, Djerba reste le symbole du destin commun unifiant les deux pays. « Tu parles, les Libyens arrivent avec leurs grosses voitures et nous prennent eau, sucre et pétrole pour leurs trafics, nuance Ali, pêcheur tunisien.Il ne nous reste rien, il est temps qu’ils rentrent !» Riches, bien souvent pro-Kadhafi,  les « réfugiés » qui ont squatté l’île de Djerba en attendant que les chars se taisent ne collent pas vraiment au profil traditionnel. Ces exilés de luxe ont trouvé refuge dans les hôtels bardés d’étoiles qui jonchent le bord de mer ou dans les logements loués à prix d’or par quelques locaux opportunistes. Arpentant les routes en 4x4 suceurs de kérosène, les nouveaux venus se sont notamment reconvertis dans le fret : achat de matières premières au prix fort, revente le double de l’autre côté de la frontière où l’on manquait de tout. Les locaux se sont aussi pris au jeu, à leur échelle, effectuant notamment des aller retours entre l’Algérie et la Tunisie pour l’approvisionnement en pétrole. Et les habitants de la région, dont les revenus dépendent à 90% du tourisme occidental, avaient bien besoin de faire rentrer des ronds après la désertion des clients habituels, effrayés par la situation géopolitique.

 

Mais les petits malins croquant dans le gâteau ne représentent qu’une infime partie de la population, le gros des troupes ayant directement ressenti les effets du conflit sur son porte-monnaie. Hausse de la demande pour une offre constante, spéculation sur les vivres dans le cadre d’un trafic généralisé : les prix se sont mis à augmenter progressivement mais inexorablement. Malgré lui, le Sud de la Tunisie a du contribuer à l’effort de guerre en épuisant ses stocks de vivre. A la mi-août 2011, six mois après la révolte de Bengazi, cinq mois après l’intervention d’une partie de l’OTAN et avec le ramadan en approche, la situation devenait vraiment tendue dans le coin.« On nous a demandé d’être solidaires avec des gens qui la plupart du temps avaient plus que nous », déplorait alors Mohamed, un autre local excédé. Mais cette élite m’as-tu-vu ne représente au fond qu’un faible pourcentage des 610 000 entrées légales recensées par l’Organisation Internationale des Migrations entre février et aout 2011. L’essentiel des Libyens ayant fui vers la Tunisie était un peu plus à l’ouest, collé à la frontière, où l’ONU, la Croix Rouge et les Emirats Arabes Unis se sont répartis la gestion des camps.

 

            Camping dans le désert

 

Réfugiés libyens en Tunisie

 

Sur la côte, près de Ras Jdir, trois camps ont été installés pour accueillir les Third Country Nationals, ressortissants étrangers qui travaillaient en Libye et dont les pays d’origine n’avaient pas les moyens de financer le rapatriement. Environ 4300 Soudanais, Somaliens ou encore Bangladais ont été stationnés là en attendant d’être pris en charge. Tous les autres, les Libyens de souche et fauchés, ont été parqués 200 bornes plus bas, au milieu du désert de la région de Dehiba.

S’il n’y a pas eu de catastrophe humanitaire malgré les centaines de milliers de réfugiés débarqués dans un pays de dix millions d’habitants, les conditions de vie étaient extrêmes : ici, pas de grosses bagnoles et, en guise d’hôtels, des tentes où l’on cuit à 50°C à l’ombre. Le tout agrémenté d’une eau dégueulasse et de conditions sanitaires difficiles. On a connu mieux pour attendre la fin d’un conflit qui n’en finissait pas. Malgré le contexte, les locaux ont réservé un bien meilleur accueil aux réfugiés démunis qu’aux nababs de Djerba. «  Les familles tunisiennes ont fait preuve d’une générosité impressionnante dans des conditions d’accueil parfois extrêmes, confirme Vincent Toutain, coordinateur des opérations sur le terrain de la Fédération Internationale des sociétés de la Croix Rouge et du Croissant Rouge.J’ai vu des gens à 30 dans un petit appartement. On a trop peu insisté sur cette générosité qui s’est aussi matérialisée sous forme d’un immense nombre de dons privés en nature. Ceux-ci n’ont pas été comptabilisés car les locaux n’ont pas l’habitude de gérer des opérations de secours d’une telle envergure. Mais si on devait chiffrer cette aide, elle représenterait des millions de dollars. Tout ça a été distribué par des organisations ad hoc, par des petits groupes de quartier. »

 

Pourquoi cette attitude ? D’abord parce qu’au delà des divergences nationalistes typiques des pays limitrophes, les populations locales frontalières sont historiquement proches. Mais les liens entre Tunisiens et réfugiés libyens ont également été créés de facto par le printemps arabe dont la portée a lié le destin des deux pays. « Kadhafi et Ben Ali étaient très proches, notamment niveau business, éclaire Amine, employé local d’une grosse ONG.Sans la guerre, Kadhafi aurait sans doute tenté de faire capoter la transition démocratique. Et puis les Tunisiens ont aussi eu une solidarité politique, on le voit d’ailleurs lorsqu’ils exhibent le drapeau libyen historique, rouge, noir et vert. »

 

Solidarité politique ou pas, les colocations forcées finissent toujours pas irriter les hôtes et, au bout de plusieurs mois sans bouger, les Tunisiens ont fini par l’avoir mauvaise. Vincent Toutain confirme mais considère cela « tout à fait normal dans ce genre de cas de figure où une population réfugiée vient se greffer sur un tissu social existant mais pas très solide. Au départ, les gens étaient vraiment pleins de bonne volonté, ils avaient cette espèce d’humanisme spontané, mais plus ça dure et plus ça devient difficile. Au bout de six mois, ça commençait déjà à faire long».

 

François Bayrou n'a rien à voir là-dedans

 

            Money, Money

 

Pas étonnant que les Tunisiens aient autant fêté la prise de Tripoli par les rebelles libyens, suivant de près leur gouvernement provisoire qui avait reconnu le CNT le 21 août, deux jours avant son arrivée dans la capitale et la fuite de Kadhafi vers Syrte. Déjà à ce moment, l’Aïd approchant, une bonne partie des Libyens était rentrée chez elle fêter ça à domicile. Steven Loyst, chef des opérations en Afrique du Nord de la Fédération Internationale des sociétés de la Croix Rouge et du Croissant Rouge (FICR), affirmait même fin septembre qu’il ne restait « plus que 5000 Libyens en Tunisie ». Ce sont ceux-là que les télévisions ont montré hurlant leur joie dans les rues après l’exécution de celui qu’ils considéraient comme leur bourreau, Mouammar Kadhafi, ce jeudi 20 octobre.

 

Après leur départ, les liens entre les deux pays ne devraient pas cesser de se renforcer. Saluant la mort du colonel, Tunis a parlé de « libération définitive » et a rappelé au passage « l'engagement constant de la Tunisie d'être aux côtés de la Libye dans cette étape historique délicate et sa disposition à mettre toutes ses potentialités pour aider le peuple libyen à atteindre ses nobles objectifs nationaux ». Traduction : s’il faut choper des contrats, on est là. Il y a quelques jours, le premier ministre tunisien Béji Caïd Essebsis’est d’ailleurs pointé à Bengazi où le CNT l’a rassuré sur ses intentions de donner la priorité aux investissements tunisiens en guise de remerciement. En attendant les élections de ce dimanche en Tunisie et la constitution d’un nouveau gouvernement qui négociera les marchés, c’est Mohamed qui résume le mieux les effets de la fin du conflit libyen sur la tranquillité de la vie du côté de Djerba : « aujourd’hui, on voit nettement moins de 4x4 en ville ». Le début de la révolution verte.

 

Textes : PJB, Photos : Flickr/ Ammar Abd Rabbo, Magharebia, Ernest Morales, Adobe of chaos (slideshow)

 



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