Primaires socialistes : La guerre des trente ans

 

 

Par Thomas Pitrel, à Paris et La Rochelle

 

C’est acté avant même le résultat des primaires, le candidat du PS pour 2012 sortira de la génération maudite qui a perdu les trois dernières présidentielles. Sauf que cette fois, les trentenaires effacés comptent bien se faire une place au soleil en cas de victoire. Rencontre avec quatre représentants d’une caste qui veut secouer le cocotier.

 

C’était l’été 2001. L’altermondialisme venait de naitre à Porto Alegre et l’un de ses militants allait bientôt mourir sous les balles d’un carabinier à Gênes, mais le parti socialiste avait d’autres préoccupations. Une quarantaine de trentenaires élus ou responsables politiques balançait un pavé dans la mare aux éléphants et signait un appel visant à accélérer le «renouvellement générationnel». En clair, les jeunes avaient la dalle et voulaient bouffer du mandat le plus vite possible. A l’époque, Libération citait un texte publié dans Parole de Gauche qui montrait assez bien la virulence de la revendication : «Nous avons accepté, sans un mot, fidèles comme des chiens, cons pareils, d'être les soutiers, les sans-grade, les obscurs. (...) Puis nous les avons vus, ceux-là même qui disaient "laissez du temps au temps", nous écarter de tout, nous sacrifier sur l'autel de la parité, nous livrer aux guerres de courants». Autant dire que la maison brûlait.

 

Dix ans plus tard, les signataires de l’époque sont devenus des quadragénaires et n’ont pas obtenu les responsabilités qu’ils revendiquaient. Pire, ils sentent aujourd’hui le souffle chaud des nouveaux trentenaires sur leurs nuques. Charlotte Brun est l’une d’entre eux. Quelques mois après l’appel de ses ainés, elle était la première femme élue à la tête du Mouvement des Jeunes Socialistes. A 34 ans, installée au soleil sur l’une des chaises pliantes du parvis de L’Encan, qui héberge cette année encore les universités d’été du PS, elle analyse cette non-évolution : «La génération qui a fait 68 est encore très présente dans la vie politique. Le problème c’est que le PS, à l’image de la société française, a certains élus qui sont encore trop souvent d’une même génération, celle qui est arrivée au pouvoir lors de ces fameuses élections municipales de 1977. Ils étaient très jeunes en 1970. Ils le sont déjà moins aujourd’hui…».

 

Bloqués dans un ascenseur

 

Ces anciens jeunes, ce sont par exemple François Hollande, Martine Aubry ou Ségolène Royal, les trois candidats les mieux placés des primaires. Des politiques qui ont su prendre l’aspiration des années Mitterrand avant de perdre trois présidentielles d’affilée en roue libre. «Quand on regarde l’Histoire, on se rend compte qu’il y a eu beaucoup d’élus jeunes autrefois, mais on a l’impression que cet ascenseur est aujourd’hui à l’arrêt», valide Najat Vallaud-Belkacem, 34 ans, porte parole de la campagne Royal, en observant sa candidate intervenir sur France 2 depuis les quais rochelais. Fait étrange, personne ne répare l’élévateur alors que tout le monde connaît la cause de la panne : le cumul des mandats.

 

 

«C’est un frein, appuie Ali Soumaré, 30 ans et porte parole de Manuel Valls. Si on veut acquérir de l’expérience, il faut imposer le mandat unique pour les parlementaires. Ils vont vous dire qu’il faut absolument être maire et député mais ce n’est pas vrai. Pour les socialistes, le cumul des mandats, c’est toujours chez les autres». Sous-entendu, la droite est accusée de n’avoir rien fait contre le cumul mais les vieux du PS auraient bien pu laisser la place tout seuls comme des grands. «Regardez les meetings, ça fait trente ans qu’on voit les mêmes têtes au premier rang enfonce Soumaré en sirotant son thé vert à l’étage du Père Tranquille, un café des Halles à Paris. J’ai pour habitude de dire qu’à 60 ans, si je suis homme politique, j’ai raté ma vie». Rien que ça.

 

Pour éviter la dépression juvénile, l’éventuel futur président socialiste devra donc se faire violence et pousser les meubles pour faire de la place, dans les ministères et sur les listes des législatives, à cette génération immatriculée 70’s. Ce qui reviendrait peut-être à prendre exemple sur l’ennemi. «Si on excepte son ouverture à deux balles, Sarkozy l’a fait, admet Mathias Fekl, 34 ans, responsable des argumentaires et de l’immigration chez François Hollande. Il a sorti de nouvelles têtes, avec des succès mitigés, mais ça avait quand même de la gueule au début, cela a donné un peu de sens à son gouvernement.  Le futur président de gauche devra suivre cette voie ». Difficile à avouer, mais le côté anglo-saxon de Sarko pourrait parfois avoir du bon, comme le confirme Ali Soumaré : «j’ai fait un déplacement à Londres avec Manuel Valls, on a été reçu par un député noir, né en banlieue et qui a été élu à 28 ans. Député à 28 ans, c’est juste impossible en France ! Là-bas, j’ai même rencontré des mecs qui avaient déjà été deux fois ministres à 40».

 

De l’ENA à Woodstock

 

Remplir les ministères de jeunes loups, c’est bien beau, mais que peuvent-ils vraiment changer à la jungle politique ? Là-dessus, une sorte d’unanimité se crée : alors que les socialistes old school sont issus du même moule (Hollande, Aubry, Royal, Fabius ont tous fait l’ENA, Strauss-Kahn a raté le concours), la nouvelle école offre davantage de diversité. Si Matthias Fekl est énarque et Najat Vallaud-Belkacem diplômée de Sciences Po, Charlotte Brun est, elle, prof d’histoire avec un parcours en fac tandis qu’ Ali Soumaré n’a pas le bac. Des pédigrées déjà plus représentatifs de la société française et des parcours plus militants que les anciens. D’après les intéressés eux-mêmes, ces profils les rapprochent de thématiques comme l’écologie, la précarité des nouveaux entrants sur le marché du travail ou les problèmes des «territoires déstructurés», un joli nom pour parler des banlieues. Caricatural, certes, mais pas bien loin de la vérité.

 

 

Dans la manière d’aborder l’action politique, les trentenaires seraient aussi, de leur propre aveu, moins versés dans l’idéologie. «Ce qui ne veut pas dire qu’on a moins de valeurs, mais on n’est pas forcément dans des schémas aussi rigides que peuvent l’être nos ainés, lance Matthias Fekl entre deux bouchées de salade dans une brasserie parisienne. On vient d’une génération plus pessimiste, qui a vécu la crise et pas les Trente Glorieuses, le Sida et pas la libération des meurs. C’est quand même moins marrant d’être jeune aujourd’hui qu’être jeune à Woodstock». En même temps, pas sûr que François Hollande se soit roulé par terre sur un solo de Jimi Hendrix, ni que Martine Aubry ait hurlé « je suis un lapin blanc » avec Grace Slick.

 

Après DSK, le déluge

 

Cette apparente solidarité générationnelle laisse tout de même sceptique à la vue de la division des trentenaires dans la campagne des primaires. Prôner le rajeunissement du parti ne suffit pas pour rassembler. A ce titre, le 14 mai 2011 a peut-être marqué la rupture. Lorsque DSK est interpellé dans son avion et que sa candidature s’autodétruit dans la foulée, les jeunes, à l’image du PS, s’éparpillent façon puzzle. Matthias Fekl rejoint Hollande alors que Strauss-Kahn est son mentor politique, Ali Soumaré suit Manuel Valls et Charlotte Brun fait de même avec Martine Aubry, deux candidats qui ne seraient sans doute pas allés au bout si l’ex-président du FMI avait été présent.

 

Les jeunes reprennent alors les bonnes vieilles traditions et envoient du bois à tour de bras. Si Charlotte Brun assure ne pas tout mettre sur le dos d’Hollande, elle fait remarquer que le parti «était totalement endormi avant 2008 (et l’élection d’Aubry, ndlr). Les associations qu’on voulait rencontrer, ça faisait tellement longtemps qu’on ne les avait pas appelées qu’elles voulaient à peine nous voir. Quand je suis arrivée, passé 18 heures, il n’y avait plus personne à Solferino». Ali Soumaré, lui, a tendance à sulfater dans tous les sens. Le Mouvement des jeunes socialistes ? «C’est dur, mais il faut le dire, le MJS ça reste 5000 adhérents sur 66 millions d’habitants, dont peut-être la moitié sont jeunes. Et puis adhérer au MJS quand on n’est pas Nouvelle Gauche, c’est compliqué. Ça reste des bandes organisées». Mais ce n’est rien à côté de ceux qu’il nomme les « Plus-à-gauche-que-moi-tu-meurs » : «Sur un plan national ils font de grands discours mais dans la réalité, quand Mc Do veut s’installer dans leur ville ils sont prêts à leur donner un terrain pour un euro symbolique. Même dans leur vie personnelle, il faut leur demander où leurs gamins vont à l’école. Je n’ai rien contre l’enseignement privé mais on ne peut pas développer un discours contre les ghettos et dire ‘’non mais pour mon gamin c’est pas pareil’’». Pas exactement ce qu’on appelle l’entente cordiale.

 

 

Pourtant, malgré ces incompatibilités manifestes, les trentenaires réussiront certainement à unir leurs forces pour les campagnes de 2012, quel que soit le candidat choisi. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils n’ont pas le choix. Cette génération de losers, contrairement à leurs prédécesseurs énervés de 2001, n’a en effet connu que l’opposition. Parfois éveillés à la politique par l’ébullition de l’année 1995, ils n’ont commencé à être véritablement actifs qu’au moment du traumatisme de 2002 et n’ont donc jamais connu la gauche au pouvoir. «Je n’ai pas donné autant d’années de militantisme pour perdre à nouveau, envoie Charlotte Brun. Pour des gens de ma génération, la défaite de la gauche serait catastrophique. Ce ne serait pas la première crise, mais ce serait peut-être la dernière. En tout cas personnellement, je ne suis pas sûre de l’accompagner plus longtemps». Histoire de laisser la place à la génération suivante ?

 

Texte et photos : TP

 



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