Indignés : la longue marche

1500 km de marche, ça use
Alors que le triple A devient une espèce en voie de disparition, les Indignés de tout poil tenaient leur premier rassemblement mondial le 15 octobre 2011. Pour l’occasion, 300 Espagnols ont fait le voyage à pied jusqu’à Bruxelles. Arrivés une semaine avant la grande manif, ils ont tenté d’organiser un festival de la contestation pour sensibiliser le public local. A la place des jalons de la révolution, on a cependant eu droit à un bon bordel dans une belle indifférence. Bruxelles, c’est plus fort que toi.
Par Pierre-Jean Brasier, à Bruxelles
10 Octobre 2011, Bruxelles, dans un amphi blindé, quelque 400 Indignés tiennent leur première Assemblée Générale dans la capitale européenne. Parmi eux, les 200 marcheurs espagnols, arrivés la veille à pied, avec pancartes et queues de rats, font un peu la gueule. «Je suis venu en marchant de Valladolid pour subir cette AG où on ne nous donne pas la parole. C’est n’importe quoi, je n’ai même plus envie de parler» lance un randonneur énervé.
Il faut dire que ce débat est un beau bordel. Afin d’être le plus inclusifs possible, les organisateurs ont institué la traduction simultanée des échanges. Le dispositif est plutôt bien pensé : trois traducteurs DIY retranscrivent en temps réel sur des ordinateurs rétro projetés les propos tenus en espagnol, anglais et français. Dans les faits, les intervenants parlent à deux à l’heure pour laisser le temps aux sténographes 2.0 de faire leur boulot. Les longues secondes de silence sont rythmées par le bruit des claviers frénétiques et les quintes de toux de marcheurs enrhumés par le voyage. La démocratie directe revendiquée par les indignés s’apprend en patientant, parfois en soupirant. «Pour être encore plus inclusifs, je pense nécessaire d’avoir aussi une traduction simultanée en braille !» lance un indigné badin.
La frustration collective face aux détails techniques qui parasitent le débat est palpable. D’autant plus que l’AG des Indignés refuse de prendre des décisions qui ne sont pas le fruit d’un consensus collectif. Résultat, au bout d’une heure, l’ordre du jour n’a toujours pas été adopté. Après quatre mois de marche, on frôle le faux départ.
Des Espagnols en chaussures de marche
1500 km de marche entre Madrid et Bruxelles, AG et manifestation tout au long du chemin : les Indignés espagnols comptaient pourtant bien troquer leur San Miguel contre une Vedette et jeter à la face de Bruxelles l’Européenne la puissance du mouvement né le 15 mai 2011, sur la Puerta del Sol de Madrid. «Du jour au lendemain, on s’est rendu compte qu’on était tous dans la même merde … et qu’on était des milliers», raconte Maria Luisa, une Indignée quinqua franco espagnole montée à Bruxelles. Revenant sur la force du M-15 (le mouvement du 15 mai), elle explique comment les Indignés ont diamétralement changé la perception des jeunes par l’opinion publique espagnole : «ma fille a écrit 13 pages avec des propositions pour changer le monde ! Jusque là, dans la tête des gens, les jeunes étaient des « nini » - ni trabaja ni estudia [il ne travaille, ni n’étudie]. Du jour au lendemain, on les a reconsidérés. Le 15 mai a eu un impact sociétal énorme. J’ai vu des parents ne croyant pas leur yeux que leurs enfants se politisaient.»
Après des mois de camping sauvage, d’émulation collective, d’AG au cours desquelles 80 000 propositions sont rédigées rien qu’à Madrid pour changer le monde, le mouvement commence à s’internationaliser. Le 23 juillet, un ensemble de pèlerins d’un nouveau genre converge vers la capitale ibérique : des Indignés venus de plusieurs pays marchent sur Madrid. Le succès et l’espoir de changement est tel que certains décident de réitérer l’exercice à plus grande échelle: destination Bruxelles, capitale de l’Europe et du grand Kapital. Rafael, bon vieux barbu catalan sexagénaire, raconte l’épopée la larme à l’œil : «cette marche a été la chose qui m’a le plus ému dans ma vie. Ce fut magnifique. Le but était clair : aller à la rencontre des gens, organiser des AG partout où on passait, échanger sur la situation actuelle. Des marches, je te jure que j’en ai fait, mais des comme ça, jamais.»

Cherchez l'intrus
Jeunes, usés et fatigués
A raison d’une trentaine de kilomètres par jour, Rafael et les autres ont donc fini par débarquer à Bruxelles. Après avoir passé la grande majorité de leurs nuits sous tente ou à la belle étoile, le choc est rude. Le maire de Koekelberg, une des 19 communes de Bruxelles, refuse l’établissement du campement dans un de ses parcs (mais accepte que s’y tiennent les manifestations publiques). En retour, le bourgmestre Philippe Pivin propose aux arrivants d’occuper les locaux d’une université à l’abandon depuis un an et demi. Le bâtiment frise l’insalubrité, les WC sont bouchés et le système électrique semble avoir été pensé à Pyongyang: un sacré QG.
Les Indignés espagnols sont volontairement arrivés une semaine avant la manifestation mondiale du 15 octobre. Le but est toujours le même : inciter les locaux à questionner le système, participer aux AG, réfléchir ensemble aux solutions. Etait donc prévu une «semaine de l’indignation» avec des ateliers thématiques en folie, au moins une AG par soir, et des actions dans toute la ville. Les Indignés débarquaient pour retourner (politiquement) Bruxelles.
C’était sans compter sur la capacité castratrice de la ville, qui a mis le paquet pour être sure d’empêcher tout débordement : suivi systématique par les RG, forces policières en surnombre, et interpellations musclées. Les Indignés se font retourner par la capitale de l’Europe, et «l’Agora de Bruxelles s’est transformée en chaos général» confie Rafael en vieux sage. Les Indignés eux-mêmes semblent avoir abandonné leur fougue au fil de leur longue marche. «C’était n’importe quoi, détaille Oscar, indigné espagnol. Nous avons eu à notre disposition un bâtiment délabré et l’absence d’Internet a compliqué l’organisation. Mais c’est vrai qu’on s’est aussi pas mal reposé en attente de la grande manifestation du 15.»
May Day
Le matin du «Big Day», les pronostics vont bon train sur la manifestation. Car si elle est à l’image de la semaine qui vient de précéder, ça sent bon l’épiphénomène. Que nenni. 10 000 manifestants arpentent les rues de la capitale, une réussite à l’échelle bruxelloise. Rien à voir cependant avec les 600 000 Barcelonais, les 500 000 Madrilènes ou même les 50 000 Lisboètes. Le fait est qu’au sein même du cortège, la moitié des chants, des pancartes et des Indignés parlent espagnol. Le cortège ressemble étrangement à une manif délocalisée et sponsorisée par Ryan Air. «On est 40 du barrio à s’être pointés en avion, confirme Alfredo, originaire de Leganés, quartier de la banlieue madrilène. Si on est 40 ici, t’imagines combien nous sommes là bas ?!». En sous main, cette sur représentation des Espagnols dans un mouvement se définissant comme « planétaire » pose la question des conditions qui l’ont engendré. Le slogan espagnol du « vous ne nous représentez pas » et la volonté de réappropriation de la politique font écho à 30 ans d’autoritarisme ayant confisqué aux populations le droit de l’ouvrir. L’explosion d’Indignation est le fruit d’une transition démocratique qui n’a pas si bien réussi et d’une situation économico sociale grave. Maria Luisa détaille les raisons de l’émergence du mouvement dans une Espagne où 40% des jeunes sont au chômage. «Les 5 millions de chômeurs espagnols n’ont aucune allocation ou sécu sociale, pas d’APL, rien. A la différence de l’Europe du Nord, notre société ne dispose pas d’amortisseurs sociaux. Ceux qui n’ont plus de travail ont vraiment tout perdu.» Pas étonnant dès lors qu’il y ait plus d’indignados que d’indignés dans les cortèges.

Un Indigné face à la grosse machine
Venus pour rassembler les Européens et s’adresser aux décideurs, les Espagnols se retrouvent esseulés devant le parlement. Le président de l’Union Européenne, Herman Van Rompuy, a beau affirmer prendre en considération les revendications des Indignés et juger «légitimes les inquiétudes des jeunes pour la croissance et l’emploi», au fond les institutions européennes se balancent pas mal des 200 pélos qui ont traversé l’Europe. La trentaine d’Indignés qui avait décidé d’investir l’esplanade du Parlement européen le mardi 12 s’est fait virer manu militari par la police montée et seuls quelques députés d’extrême gauche ont sollicité les marcheurs pour une rencontre. Cinq Indignés s’y sont rendus, restant sept minutes montre en main, avant de conclure «Notre débat n’appartient pas à cet espace, vous ne nous représentez pas. Si vous voulez dialoguer avec nous, venez à notre AG». OK, mais on est obligés de venir à pied ?
Texte et photos : PJB
