Grèce : Crise à la piscine

 

 

En Grèce, la crise est partout. Dans les foyers, dans les ministères, dans la rue, dans les stades et… à la piscine. Alors que dans le reste du monde, les supporters ultras se cantonnent au football, les Hellènes vont jusqu’à craquer des fumigènes au bord des bassins. Rencontre avec la Gate 13 du Panathinaikos à l’occasion du derby contre l’Olympiakos, le 22 novembre 2011.

 

Par Yann Levy, avec Leo Kekemenis, à Athènes (Grèce)

 

 
Costa est un « casual ». Une tribu de supporters parmi d’autres qui a eu le bon goût de préférer le polo et l'écharpe de marque au survèt' acheté à la boutique officielle du club. En vadrouille au milieu des nouveaux quartiers d’Athènes, il siffle un taxi, direction l’inconnu. Quelques minutes plus tard et autant de flips parano, le véhicule nous largue au milieu d’une friche où de rares bâtiments neufs viennent occuper l’espace dans cette ancienne zone industrielle à l’éclairage inexistant. Trop tard pour refuser la périlleuse randonnée d’une dizaine de minutes à travers une bretelle de périphérique avec, comme improbable destination, le parking de la… piscine olympique construite pour les Jeux de 2004.
 
Comme la majorité des ultras en Grèce, Costa ne supporte pas une équipe de football, il supporte un club. Volley, basket, hand, football féminin et masculin, et donc water-polo. « Ici, être ultra est une affaire de famille, tu es quasi déterminé à la naissance, vibre Costa. Le club, c'est comme un nom de famille, un patch que l'on ne peut découdre, ton club tu l'as dans le sang et tu portes ses couleurs dans tous les domaines, même l'escrime. » Pour le meilleur et pour le pire : aujourd’hui, la passion de Costa l’emmène à la piscine, qu’il affirme préférer au stade.
 
Des enfants, des bières et des joints
 
Aux abords de celle-ci, tout semble calme. Quelques sportifs sortent de leur entraînement, sac au dos. Quelques mètres plus loin, nous tombons cependant nez à nez avec les forces anti émeutes. Tenues militaires estampillées « police » sur le dos, ils encadrent l'entrée de l’enceinte. Malgré une fouille plutôt légère à l'entrée, les flics sont partout dans la piscine. La tribune se remplit. Des enfants, des couples, mais aussi quelques bières, clopes et joints, qui passent tranquillement d'une main à l'autre dans les gradins. Ce soir, les nageurs du Panathinaikos s'opposent à l'Olympiakos.
 
Inflammation du bassin
 
Costa est membre de la célèbre Gate 13, le plus gros groupe de supporters du Pana, qui reçoit aujourd’hui et qui n’a personne à qui se confronter. Depuis huit ans, les déplacements d'ultras sont en effet interdits en Grèce, une mesure qui fait suite à différentes bagarres mortelles. Plus que les affrontements directs ce sont les embuscades qui sont à craindre. Dans les travées, l'ambiance est tendue. Il y a deux mois, la Gate 13 s'est fait confisquer une bâche dénonçant la répression policière et la politique gouvernementale. Grosse pression policière, l'État aurait-il peur des supporters ? « Faites gaffe, ils sont sur les nerfs et ont envie d'en découdre », confie Giorgios, 35 ans. Ingénieur du son, il vient de perdre son boulot pour avoir refusé de travailler pour la moitié de son salaire. Un grand classique depuis la fameuse crise de la dette. L'État réclame les cotisations sociales dues, les patrons prétendent ne pas pouvoir les payer et font pression sur leurs employés. Virés, beaucoup de licenciés se retrouvent sans rien puisque les allocations n'ont… jamais été payées par leur employeur.
 
« On a une surprise pour le match de ce soir »
 
En clair, la situation du pays se ressent jusque dans les tribunes, et tout le monde est sur les dents. John, dit « L'Anglais », le capo de la Gate 13, n’accepte pas cette situation : « la rue c'est la merde, la rage et la haine, le stade se doit d’être un moment de fête et d'unité, un moment fraternel et agréable ». La pauvreté grandissante et l'augmentation des violences depuis 2008 (trois morts) transforment la tribune en exutoire. « C’est plus difficile pour un jeune de 14 ans qui n’a connu que le stade et la misère de dépasser ces rivalités primaires et d’avoir une réflexion plus globale sur la situation, regrette John. Il faut que ça bouge. » Ce soir, armé de son mégaphone, il fait son possible pour donner le change.
 
« Va en face, on a une surprise pour le match de ce soir. » Nous voilà donc dans la tribune adverse occupée par quelques flics prêts à partir au moindre signal. L'absence des supporters de l'Olympiakos et l’idée d’assister à un match de water-polo n'empêchent pas la Gate 13 d’enflammer la piscine. Situation impressionnante et plus que surprenante vu l’endroit, dès le coup d'envoi donné, les supporters entament un chant et craquent des fumigènes. Nous sommes dans un endroit fermé, la fumée verte envahit donc la tribune et le bassin où les nageurs, imperturbables, commencent leurs allers retours. Surréaliste. L'ensemble du match est à l'avenant, le kapo donne le ton au rythme du tambour. Sur l'air d'un chant traditionnel grec, la tribune s'enflamme : « Mes parents me voulaient docteur ou avocat mais depuis ma naissance je suis supporter du pana ».
 
 
Water police
 
 
Au coup de sifflet final, les joueurs du PAO contestent la gestion d'un time out et s'en prennent à l'arbitre. Il n'en faut pas plus pour faire réagir les ultras, qui tentent d'envahir la piscine. La police se met en rang pour protéger les nageurs de l'Olympiakos. La sortie de la piscine est tendue, les flics obligent les ultras à emprunter une passerelle étroite. Ceux-ci provoquent, pas question de faire une photo ou de supporter leurs regards. Giorgios nous prend en voiture : « les gars, faut bouger vite, les flics veulent que ça dégénère. » Direction le bar, où personne ne parle de water polo mais où les ultras se vouent fidélité jusqu'à cinq soirs par semaine. Une grande famille un peu folle, dans un pays un peu fou.

 

Texte : Yann Levy avec Leo Kekemenis
Photos et vidéo : Yann Levy
 



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