Mexique : Faits-divers et variés à Narcoland

Tortillas pour les Dalton
Etre « fait-diversier » en général est déjà l’assurance d’être le témoin de scènes un peu glauques. L’être au Mexique, pays ravagé par la guerre du narcotrafic, devient carrément flippant. Une journaliste de The Ground a tenté l’expérience à Guadalajara, entre courses à la photo de cadavre, relations incestueuses avec les flics et menaces constantes. Récit d’une journée panique.
Par Virginie Bachelier, à Guadalajara (Mexique)
« Un fait divers sans photo morbide, ça ne se vend pas. » Quelques semaines après mon arrivée dans l’un des quotidiens de Guadalajara, le chef me répète son credo pour la énième fois. Journaliste spécialiste d´une rubrique dite « policière » au Mexique, c’est un peu comme ces flics armés jusqu’aux dents et déguisés en Playmobil qui errent quotidiennement dans les quartiers chauds des grandes villes latino-américaines. On n´a pas le même maillot, mais on a la même passion : du sang, de la mort, du glauque. Et ce tous les jours que Dieu ou quoi que ce soit d’autre fait.
Il est 10 heures. La journée d´un fait-diversier au pays des narcos commence de manière routinière, en épluchant les mails envoyés par des shérifs mexicains sortis tout droit d´une télénovela de seconde zone et aimant partager leurs prises nocturnes. Partant du principe que les médias ont un rôle à jouer dans la quête de sécurité et de paix vainement insufflée par Felipe Calderon depuis 2007, la police fournit des histoires clé en main aux journalistes, qui ont pris l’habitude de rentrer dans ce jeu malsain. Prénom du délinquant, nom de famille, âge, profession, adresse exacte (jusqu'au numéro de rue), plaques d'immatriculation, type et calibre d'arme, tout y passe pour transformer de joyeux carnages en contes morbides plus vrais que nature. En pièce-jointe, la photo des accusés, prise à l´instant T de la capture par des policiers armés (aussi) de smartphones. Visage sanglant, yeux fermés, vêtements déchirés. « Plus c'est sale, mieux ça se vend », admet un kiosquier.

Portfolio de la police de Guadalajara
Coccinelle des 70’s et photo de cadavre
Midi passé. L’édition de mi-journée est à peine sortie de l’imprimerie accolée à la rédaction que déjà les livreurs sont sur le départ. Aujourd’hui, Juan Manuel ira dans un quartier bien précis. « On passe dans la rue de résidence d’une des victimes, ou d’un délinquant, et on crie son nom et l’affaire à laquelle la personne est liée. C’est vieux comme le monde, mais ça fonctionne. Les gens sortent de leur maison et nous achètent le journal. Par curiosité, oui, surement. »
Un cadavre est retrouvé en bord de route par un promeneur à 14 heures. Un de nos indics, mécano dans le civil, nous appelle en nous précisant le lieu de la trouvaille. Objectif : arriver avant les légistes pour choper une photo du corps avant qu´il ne soit recouvert par un drap... Ni une ni deux, le photographe et moi fonçons au parking de la rédaction et prenons place dans la voiture de fonction de la rubrique faits-divers : une Coccinelle des années 70 ayant perdu sa peinture d´origine, son levier de vitesse, ses suspensions et très certainement son système de freinage, mais sur laquelle on peut tout de même lire le nom du journal. Déjà ça de pris.
« J’ai un 5 et 69 sur le périph’ »
Chauffeur d´élite dans une autre vie, le photographe roule à la Mexicaine, sans s’embarrasser des détails que sont le feu rouge, la limitation de vitesse ou le passage piéton, notions plutôt abstraites dans le pays. Jetant un œil inquiet à l´horloge de son téléphone portable, il recommande soudain d´attacher sa ceinture, une sacrée façon de parler puisque la Coccinelle n’en est pas équipée. D’un coup de volant, il se colle à un véhicule de police qui va visiblement au même endroit que nous mais a l'avantage non-négligeable d´être pourvu d´un gyrophare qui fait des yeux bleus à tous les Mexicains. « D´ici peu, je vais m´acheter un gyro, confie Speedy Gonzales. Mais je ne l´utiliserai qu´en cas de force majeure. » Cinq minutes et trois accrochages évités de justesse plus tard, nous voila sur les lieux, sécurisés par deux policiers de vingt ans tout au plus. Le photographe a le sourire aux lèvres. En effet, le cadavre a été laissé tel quel, crâne ouvert, entouré d´une énorme flaque de sang, ce qui pour lui présage une bonne séance. Entouré de quelques confrères, il chahute, commente ses derniers clichés, tandis qu’un autre lance, en tirant le portrait de la victime : « Celui là, il verra pas le match de ce soir. » Pas faux.

Drive, version mexicaine
Pendant ce temps, on attend tranquillement les informations de la police avec un confrère de la concurrence. « T´as vu mon tee-shirt ? », demande-t-il fièrement. Avec sa dégaine de trentenaire bedonnant, il ouvre sa veste et dévoile le fameux tee-shirt, réplique exacte de ceux de l´institut régional des médecins légistes. Couleur, sigle, tout y est. « C´est un copain qui a travaillé là-bas qui me l´a offert, je le mets de temps en temps, fanfaronne le lascar. Au cas où j´arrive après les légistes, ni vu ni connu, je passe la sécurité et je prends une photo. » La déontologie, version mexicaine.
Retour à la rédaction à 15h30 avec un bon fait divers dans le carnet et une bonne Corona dans le ventre pour le photographe. Joyeux bordel dans la salle, un open-space, ou plutôt quatre longues rangées d’ordinateurs d’un autre temps. La sonnerie du téléphone, une sirène de police, promet une nouvelle affaire à couvrir. Un journaliste de l’une des déclinaisons du journal, canard entièrement composé de faits-divers, annonce à voix haute : « J’ai un 5 et 69 sur le périph´, qui s´y colle ? » Le 5, c’est un accident de voiture, le 69 signifie que la victime n´a pas survécu. « On préfère utiliser des codes chiffrés comme les policiers, explique un collègue. Ca va plus vite, et je crois aussi que ca nous permet de ne pas nous rendre totalement compte du nombre de morts et de sales histoires qu’on récupère chaque jour. » Question sales histoires, la palme revient aujourd’hui à ce jeune homme de 19 ans, éconduit la veille par sa voisine du même âge. Aux grands maux les grands remèdes, cette dernière a terminé son existence dans une valise, découpée en plusieurs morceaux. « On s'habitue, t'inquiète, glisse un autre jeune journaliste. Le plus dur, c'est quand il s'agit d'enfants. »
La Corée du Nord, un centre de vacances

La fameuse heure de la sieste
Un peu plus loin, le chef de la rubrique policière a les sourcils froncés. Il vient d’accepter un poste à la concurrence. « On me propose de travailler à la section société. J´ai bientôt trente ans, ça fait dix ans que je m´occupe des faits divers. Les menaces et les collègues mystérieusement disparus, je crois que j´en ai assez vus. » Car les plumitifs de faits-divers dans le coin ne peuvent pas être réduits à des vampires assoiffés de sang et d’images choc. Guadalajara a beau être l'une des villes réputées les plus sures du Mexique, la violence liée au narcotrafic y reste néanmoins omniprésente. Les différents rapports, dont ceux publiés par Reporters Sans Frontières, feraient presque passer la Corée du Nord pour une colonie de vacances en comparaison du nombre de victimes parmi les journalistes mexicains. Malgré la signature récente d´une charte éthique – qui ressemble pas mal à un instrument d´autocensure - visant à protéger les médias, rien ne change. Les papiers les plus « engagés » sur les affaires de narcos ou de règlements de compte portent la signature « staff » ou « rédaction », ce qui n’empêche pas les chefs de la « délinquance organisée » d´en identifier les auteurs. « Deux mecs du journal ont récemment reçu des têtes d’animaux morts en guise de cadeaux sur leur place de parking, avec leurs noms sur des petites cartes. Faut croire que c'est ce qui nous arrive quand on en dit trop. Moi, au final, ceux qui me font le plus peur, c'est ceux qui se croient narcos, les petits caïds. Et les fonctionnaires corrompus de la PGJE*, aussi. »
Il est minuit et demi. Les derniers journalistes du service faits-divers rentrent chez eux après le bouclage de l’édition du jour. L’un d’eux, Antonio, ne se doute pas que, cinq heures plus tard, la sonnerie de son téléphone le réveillera pour une urgence. Vingt-six corps ont été découverts dans trois camionnettes, sur le périphérique. Une autre belle journée ensoleillée à Narcoland.
*Procuraduria General Estatal de Jalisco = Organe judiciaire de l'Etat de Jalisco
Texte : VB, Photos : DR
