Taxi Aiguille

 

 

Par Lucie R.

 

La valise d'un an de voyages sud-américains à traîner sur la plage d'Ipanema sous 40 degrés. Les 40 degrés de l'hiver brésilien. Les amis , endormis par l'alcool de la veille, endoloris par les coups de soleil, m'avaient laissée là.

Loin, Jésus qui se dresse en haut de la montagne. Une idée : finir mon voyage sur cette ascension. Obéissante, je lève la main, une fille seule qui marche sur la plage, on n'a pas idée.

Une voiture jaune s'arrête, descend en bloquant la circulation, le chauffeur m'aide à monter la valise à l'arrière. Il veut me faire la bise, je lui dis oui, je remarque ses bras et leur circonférence : deux ballons de foot.

Je monte à l'arrière.

Déjà la discussion qui s'enclenche :

Une valise pour venir d'où ? Pour aller où ?

On passe par trois langues, on finit par l'espagnol, il a vécu en argentine, moi aussi. Je lui parle des taxis porteños, il les connaît bien, moi j'ai fait un film là-bas, sur eux, la nuit. Lui est acteur, me montre sur son téléphone les scènes des télénovelas dans lesquelles il joue. Toujours le rôle d'un sale flic corrompu.

Taxista, c'est pour la vitesse. Parce que je vois tout dans le rétro. Haha, quand je conduis, mon taxi est fin comme une aiguille, et je peux piquer, aussi.

Ca le fait rire et moi aussi. Je passe la tête par la fenêtre pour sentir la vitesse.

Il me reste 11 heures avant de prendre mon avion pour la France.

 

Qu'est ce que je pense de Rio ? Le Christ Rédempteur, O Cristo Redentor, est-ce que je connaissais son nom en portuguais ? Oui, il va m'y amener, mais pas avant que j'ai vu le lagon. Pas de charge supplémentaire, il m'y amène à condition que je le filme et que je monte devant.

A l'intérieur l'air souffle bien, la voiture roule vite et j'enjambe le siège pour monter devant. Juste un petit détour. Si ça peut lui éviter de se retourner tout le temps.

On descend au lagon, c'est beau, il me demande de le prendre en photo, puis une photo avec moi, puis c'est ma main qu'il prend. Je lui refuse, tengo novio, et je préfère prendre un autre taxi.

 

Ok barre toi, mais je te rends pas ta valise, et tu vois là-bas, les cabanes, c'est une favela. Bonne chance pour trouver un autre taxi par ici.

Il sourit toujours. Est-ce que ce sont de vraies dents ?

Ok ok je vais remonter, mais alors il m'emmène au Christ.

Il promet, je lui demande de jurer, mais il me dit que ce n'est pas comme en france ici, on ne jure pas pour ça.

Il me fait monter dans le taxi, ferme la porte sur moi.

 

La sérénade commence, il a un autre lieu à me montrer.

Je proteste, et lui : n'oublie pas que je suis plus fort que toi.

La route défile devant nous, longtemps. Je l'entends chanter, la caméra braquée sur lui. Je n'ose pas lui dire que je n'ai plus de batterie depuis une heure.

Il arrête le taxi au bord de la route, près d'une cabane à bière, attends là.

Pas le choix, il descend, ferme toutes les portes. La clim' arrêtée, je brûle.

Lui se poste sur le capot avec un ami, deux bières fraiches à la main, ouvre la porte, m'en balance une : Bois.

J'entends par le pare-brise : Una gata

Je regarde par le rétroviseur : le Christ Rédempteur est brumeux.

Son haleine est chargée quand il remonte, s'approche de moi : tu n'as pas bu. C'est une bière brésilienne. Producto regional.

Je fais non, j'ai déjà goûté, je n'aime pas la bière.

Est-ce que je préfère la cocaïne ? De l'herbe ?

Il pose sa main sur mon genou, je répéte tengo novio, il rit et me demande si je ne veux pas rester ici avec lui. Râter mon avion, prendre la vie comme elle vient. On pourrait aller au Christ Rédempteur ensemble, un autre jour. S'il peut m'embrasser. Je tourne la tête.

Le soleil est en train de se coucher, c'est trop tard pour y aller aujourd'hui.

Est-ce qu'il ne conduit pas mieux que tous les taxis argentins réunis, même bourré ?

Je ne lui demande pas ce qu'il attend. On rédemarre, ça fait plus de 8 heures que l'on roule, j'aimerais lui dire qu'il a perdu sa journée.

Je ne parle plus, ne filme plus, ne crie plus. La course a l'air de ne plus l'amuser non plus. On prend la route de l'aéroport, c'est long, je ferme les yeux, il continue à me chanter du ABBA, ce qu'il croit être des chansons d'amour, puis parle à lui-même en portuguais, s'énerve.

Me demande comment je compte payer ma course.

Je lui tends deux billets, il les mets dans une poche, ne commente pas. Lui me donne sa carte : tu fais quoi si tu râtes ton avion ? Tu m'enverras le film ?

 

Il me sort comme la valise du coffre : Hasta prontito. 11Heures d'avion, c'est pas si loin.

 

Photo : Digo Souza / Flickr

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