Taxi dragueur

 

 

Par Paul S.

 

J'avais calculé mon coup comme un trappeur canadien ; avec la patience de celui qui sait qu'une belle proie met du temps à se laisser abattre. Et que l'alcool rend l'attente plus douce.

Lorsqu'elle prît son manteau pour partir, j'avais mon bonnet sur la tête depuis quarante-cinq minutes et lorsqu'elle se dirigea vers la porte, je saluai faussement Marc pour la quatrième fois de la soirée. « Tu pars aussi ? » me-lança-t-elle étonnée mais souriante dans la pénombre du palier. « Oui, je supporte plus d'écouter Comme une bamba triste de Pierre Billon... même si je me reconnais beaucoup dans ses textes ». Nous dévalâmes prestement des escaliers, ce qui me causa quelques difficultés.

Une fois dans la rue, un vent glacial se chargea de nous rappeler le nombre de jours qui nous séparaient encore de l'été. « Tu rentres en Taxi ? » lui demandai-je maladroitement alors qu'elle était placée explicitement sur le bord de la route. L'espace d'une fraction de seconde, je cru lire dans son regard quelque-chose comme « Non ducon je me prostitue. Après trois heures c'est quatre-vingt euros la passe, ça t'intéresse ? » mais elle enchaina aussitôt : « Oui. Et toi, tu vas par où ? ». Maline. Obligé de rester vague. « Euh... Dans le Nord... ». « Ah moi aussi, Nord-Est ». Quinze minutes de trajet. La chasse était ouverte.

Dès que nous entrâmes dans le taxi, je fus glacé par les deux grosses soucoupes blanches qui me fixèrent dans le rétroviseur. Notre conducteur, un énorme congolais de 40 ans à la carrure impressionnante demanda notre destination d'une voix rieuse et maléfique (en tout cas c'est le souvenir que j'en ai). Tandis que je restai fasciné par ses yeux qui étaient aussi ivoires que les miens étaient rubis, elle répondit « Bastille s'il vous plait ».

Tétanisé, je décidai de garder mon bonnet, mes gants et mon manteau. Au bout de quelques secondes, je tentai un premier assaut. Sans porter les coups. Une question sur son état d'ébriété me semblait assez innocente pour rester dans le cadre de la bienséance mais suffisamment intrusive pour créer le trouble. « Et sinon le punch/vodka ?». Elle esquissa un sourire et répondit avec une certaine forme de condescendance « Je ne m'y suis pas risquée ».

Hhhmm. Elle esquive. Et c'est alors que le congolais fit sa première intervention : « Punch Vodka, ça doit faire chaud au cocotier non ? ». Un peu désemparé je lui bredouillai une approbation hésitante et m'apprêtai à reprendre le combat quand il enchaina : « Chez moi, on distillait l'alcool à la maison, yyyiiii, on buvait ça là. Non vraiment ce n'est pas bien quoi. Mais on rigolait, on rigolait hein ». Elle regardait distraitement la rue défiler comme un enfant sur l'autoroute qui le ramène des vacances. « C'était de l'alcool de terre, je vous jure, de l'alcool de terre mais de la bonne terre quoi». La vision de l'alcool de terre me poussa bien malgré moi à imaginer des femmes et des hommes noirs forniquant dans une case en s'aspergeant de boue alcoolisée.

Malgré ces visions obscènes, je haussais les sourcils et tentais de reprendre le fil inexistant de notre conversation mais le cerbère me lança agressivement « Tu ne crois pas à l'alcool de terre, hein ? ». J'aurai voulu lui rétorquer que j'y croyais tellement que dix secondes auparavant je l'avais imaginé en train d'enculer sa soeur au milieu d'un jacuzzi marécageux mais je me tins coi. « Eh oh je te parle là ! Il est un peu ivre ton copain là non ? ». « C'est pas mon copain » rétorqua-t-elle avec un empressement un peu blessant. « Ah c'est donc un dragueur hein ? Non le coquin là, avec le bonnet du père noël, il ramène la fille comme ça » s'esclaffa-t-il. J'étais liquéfié et ne pouvais faire mieux que regarder l'un et l'autre successivement avec un rire nerveux et crispé.

Et là, je fis la chose la plus stupide de ma vie. Ou en tout cas de la soirée. Je la regardai autant que possible droit dans les yeux et lui dit « Tu veux pas qu'on rentre ensemble ? ». Là, le congolais ferma clairement sa gueule et un silence de plomb envahit le cercueil métallique. Un crocodile, deux crocodiles, trois crocodiles. « Euh, c'est à dire que... non. Je te connais même pas ».

Trois lettres qui me marquèrent au fer rouge. Tant et si bien que j'en devins définitivement rouge. Pour la première fois du trajet, le congolais faisait semblant d'être concentré sur la route. Cinq minutes après, nous déposâmes la fille dans un silence religieux. Quand nous nous retrouvâmes entre hommes il fixa ses soucoupes sur moi : « Non l'alcool, ce n'est pas bon avec les femmes hein... Alors on va où ?». S'il n'avait pas été plus fort, plus grand, plus gros et moins ivre, je lui aurai agréablement tassé le visage à cet instant.

« Demi-tour, on retourne où tu nous as pris. J'habite juste à coté ».

 

Putain de taxi.

 

Photo : Decodrama Visual / Flickr

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