Mémoires de l'asphalte

 

 

Par Jocelyn P.


J'étais l'astiqueur de manche !
Du moins c'est ainsi que les cafards grotesques qui parcouraient le dédale d'égouts à ciel ouvert qu'était mon existence me surnommaient.
Bande de connards !
Mais putain, tout de même, si ça c'est pas de la bonne vanne qu'on me les coupe.
Astiqueur de manche ! Pour un chauffeur de taxi qui passait son temps à caresser son levier de vitesse.
J'adore.
Comme cette saloperie de ville où rampait la haine et le dégout hystérique de la destinée humaine.
Dès que je pouvais je la rabrouais. J'adore ça rabrouer.
À tout instant.
Avec chacun de mes clients je lui crachais dessus.
Avec jouissance et volupté. Sans état d'âme et avec conviction.
Je la conspuais et ne pouvais m'empêcher de laisser libre court à mes glaires verbales.
Tous n'appréciaient pas mon lyrisme dégoulinant de fiel putride et faisant office de logorrhée touristique.
Car je haïssais cette ville.
De trop la connaître. Dans ses tréfonds, ses viscères et malsaines mises en scène.
Ici ce n'étaient, et c'est toujours, que gangrène, choléra, séropos et staphylocoques. Un adorable cloaque d'humanité, de matière fécale en mouvement.

Haïr et adorer. Ça peut vous paraître paradoxal, mais pas à moi. Ça me faisait du bien de ne voir que des larves rampantes et perdant toute contenance autour de moi. J'avais l'impression de dominer, de les tenir dans ma main.
Entre Robocop et Taxi Driver, j'étais l'oeil De Niresque d'une ville qui oscillait entre barbarisme et socialisme.

 

Comme je l'ai déjà dit, j'étais chauffeur de taxi. Un de ces tocards qui slaloment dans les bas-fonds de la haute caste et les hauts le coeur de la populace.
Les secrets de famille, les déviances et les faces sombres de l'individu étaient mon quotidien.
De la merde à profusion exécrée par ces faces de fèces, à ramasser à la pelle.
Vous ne pouvez pas savoir le nombre de connards qu'il y a dans cette ville. Putain, à croire qu'ils sont tous rassemblés dans ce biotope éviscéré, divaguant les tripes à l'air. Si je peux appeler ainsi l'atmosphère carbonée qui nous oxygène les neurones cramées, fondues sous la chaleur de la décrépitude morale.
Cette ville c'est comme une grosse bouse, une fosse sceptique dans laquelle je baignais et pataugeais, tentant de garder la tête hors de la fange gastrique et le nez loin des émanations toxiques.
De toute manière c'est partout pareil. Pour tout le monde. Chacun sa merde dans la même fosse commune. Quelques soient nos orientations politiques, nos origines sociales ou culturelles. On passe notre vie sur le trône de porcelaine à chier notre excrémentielle existence et à gerber les miettes de la bienséance. Et on mélange l'ensemble dans un rutilant fait-tout que l'on nomme civilisation.

 

Vous savez, j'ai tout vu. Tout connu.
Je suis la mémoire collective de cette ville. SA mémoire, Une et inaltérable. La seule conscience saine qui comprend tout, qui sait tout. J'adore.
À l'intérieur de mon taxi, repeint à la nicotine et aux fontaines de foutre, ça collait et ça puait à l'image de la plupart des anus qui s'écrasaient sur les restes des précédents trouducs. Que ce soit la pire des trainées ou le plus seyant des golden boys, leurs savons et lavements n'y changeront jamais rien. Ça colle et ça pue, faut pas chercher plus loin. Comme des résidus de jus de chique.
Sans parler de leurs déblatérations et conseils à la con que d'aucuns me balançaient comme des vérités absolues. Putain de vermine carnassière et anthropophage, plus d'une fois je lui ai fait ravaler sa prose d'abruti.
Faut dire qu'ils m'emmerdaient l'habitacle de leurs flots de lisier éructant de leur antre buccale à la vitesse d'une chiasse bien liquide, seule expression possible de leur cervelle atrophiée.
Comme cet enculé de Bukowski qui un jour a chaloupé jusqu'à moi, sortant du bouge que vous apercevez à droite, à côté de la laverie automatique. Depuis ça a changé de propriétaire pour devenir un repère de dégénérés du ciboulot, une des nombreuses synapses psychiatriques composant le centre nerveux de cette ville.
Ce soir-là Bukowski donc m'a laissé le plus spontané des pourboires, quelques litres de biles en un relief ragoutant et un billet de cinq dollars dégoulinant de morve nasale. Putain, j'adore ce connard.
Y'avait que lui pour être aussi naturellement vulgaire.
Comme l'autre salope de Mick Jagger que j'ai déposé à l'hôtel qui fait l'angle, juste là devant la voiture rouge arrêtée au feu. Un jeudi d'octobre, à 6h du matin, longtemps après la fin d'un putain de gig rock'n roll, j'ai du me le taper lui et deux fans qui l'accompagnaient. Des putains de chaudasses ces femelles vous pouvez me croire. De dieu, quand ils sont partis vous savez quoi ? J'ai retrouvé deux grammes de coke égarés sur la banquette. Au même titre que les mains goulues et la langue vorace de Jagger dans les interstices offerts à tout vit des deux garces quelques instants plus tôt.
J'aurai bien aimé être à sa place. Luxure et insouciance à l'heure du petit déjeuner. Bordel de luxe diraient mes potes des Hurlements d'Léo.

 

Putain ! J'ai connu des moments mortels tout de même.
Le top c'étaient les couples en fin de soirée qui copulaient quasiment sur les sièges coagulants. Un régal onirique compulsé aux flashs stroboscopiques des lampadaires et des enseignes qui clignaient de l'oeil au passage de mon lupanar.
Quelques fois j'ai été invité à y participer et croyez-moi bande de branleurs numériques, rien ne vaut le bon et graisseux organique. Putain j'en ai rempli des trous. Mec ou meuf' peu m'en importait. Je m'en foutais à vrai dire. Mais jamais je ne leur faisais cadeau de la course. Au pire ma bourse pouvait être vidée jusqu'à la dernière goutte mais fallait pas tout mélanger. Putain man, taxi c'était
mon métier. J'avais besoin de caillasses pour mener au bout cette existence méphitique.
En attendant je me tapais des nids de poules à m'en déjanter des pneus usés jusqu'à la trame, des jets de bouteilles ou de pierres à m'en exploser les vitres, des tirs d'armes à feu à m'en flinguer les clients et des cloportes humanisés, des finis à la pisse ouais, qui voulaient me taper la caisse.
Ils croyaient quoi ces crevures ? Que j'débarquais ? Putain, mais moi j'étais le coeur de cette ville. Son amant le plus fidèle. Au volant de mon taxi j'ai parcouru tous ses axes. De jour comme de nuit.
J'ai jamais eu mal à la tête moi ! J'ai rempli avec ferveur, quelques fois avec aigreur il est vrai, mon contrat quasi matrimonial.
J'ai toujours été là pour la pénétrer alors qu'elle m'expulsait de ses contractions. Ensemble dans un va et vient incessant. J'étais son esclave et la parcourais avec ivresse. Un vers blanc se repaissant de déjections et de lambeaux de chair au sein du charnier. Circulant et nettoyant ses veines circulatoires grouillantes de pustules essaimant leurs gènes pathologiques comme des postillons
dissolvant la bienséance.
C'est pourquoi je reste à jamais le témoin de sa prostitution et de la lente constitution de liens scabreux tendant à en faire une entité purulente de vices et de noirceur d'âme. Un putain d'organisme parasitaire répandant ses miasmes tels des rhizomes colonisant toute parcelle disponible à son régime autoritaire.


Je suis le roi de cet immondice et pourtant aucun microbe de cette bande de connards ne se retourne pour me saluer alors qu'aujourd'hui je parade devant eux.
Je les connais tous.
Je pourrais déverser ma bile sur chacun d'eux.
Là, ce gros tas qui essaye de marcher sur le trottoir ? Rien que sur lui j'en sais assez pour l'envoyer moisir à l'ombre ou au fond d'une tranchée. Un putain de sac de merde qui organise des rencontres pédophiles à tour de bites.
Et l'autre tâche assis sur le banc à gauche. Sa spécialité c'est de braquer les petites vieilles à la sortie des banques. C't'espèce d'enculé il doit être en embuscade prêt à sauter sur sa proie.
Vous voyez ? Je pourrais balayer d'un souffle chacun de ces étrons, vertébrés et bipèdes en pleine régression biologique. Bientôt au stade pré-biotique.
Pourtant, en ce jour sacré qui clôt un règne exemplaire, ils m'ignorent alors que j'occupe majestueusement l'arrière du véhicule.
Pour la première fois de ma vie.
Impeccablement vêtue, peigné au cheveu près et fièrement dressé d'un costume Pierre Cardin je me permets une virée royale dans les effluves gastriques de cette garce de ville.
Avec mes saloperies de souvenirs qui surgissent à chaque aspérité de l'asphalte.
Allongé dans le corbillard, je dissèque une dernière fois les artères de cette putride pieuvre de bitume. Ce labyrinthe épidermique aux relents pestilentiels, aux rues suintant le jus de couilles et les viscères macérés dans la décrépitude et la jouissance absolue. Dans un parfait amour de l'abandon.
Ce sera mon ultime parcours le long de son épiderme boursouflé sur lequel j'ai gagné ma vie à m'y enfoncer.
Prisonnier volontairement abandonné à ses vils croisements menant au nirvana de la débauche.
Ville de merde où tout est à détester et à aimer dans une foutresque violence.
Putain, j'me casse enfin !
Mais souviens-toi de moi salope, j'étais l'astiqueur de manche.
Ton plus fidèle bâtard.

 

Photo : RMX / Flickr

Forbidden

You don't have permission to access /index.php on this server.

La photo à la une

La fin de l'espèce (Gaëlle Pitrel)