Artiste Ouvrier : « Qu’on ne me compare pas à Banksy ! »

 

 

Toutes les deux semaines, un nouveau street artiste réalise une fresque de 3 x 8 mètres qui recouvre la précédente, sur la façade dont dispose l’association Le M.U.R., rue Oberkampf à Paris. Toutes les deux semaines à partir de maintenant, nous interviewerons donc l’heureux élu. On commence avec Artiste Ouvrier, qui succèdera à Crash pour nous offrir un de ces pochoirs dont il a le secret : une chaîne de montagne géante. En attendant la réalisation, vendredi 20 et samedi 21 avril, il présente son œuvre et expose sa vision personnelle du métier.

 

Propos recueillis par Thomas Pitrel

 

Comment résumerais-tu ton parcours ?

Comme tu ne t’es pas adressé à moi en prononçant mon nom, il faut savoir qui tu interviewes.

 

Du coup, on va dire Artiste Ouvrier.

Voilà. Alors de retour d’Ethiopie dans les années 2000, j’ai repris le pochoir que je faisais pour moi dans les années 90, avec la volonté d’en faire une activité professionnelle. Comme j’habitais dans les squats, je peignais aussi sur les murs. Du coup je me suis mis progressivement à la rue mais en légal, c’était en 2003. Dès 2005 j’ai été invité dans de grosses expos qui m’ont fait connaître. Avant j’étais plutôt un miniaturiste, à partir de ce moment-là j’ai commencé à peindre de grands formats. Toujours en gardant vachement de détails. J’ai eu mon atelier à Belleville, un autre dans les squats à Nogent, un à Hambourg, puis à Caen. Là je m’apprête à en fonder un en Inde.

 

Pourquoi tu m’as demandé à qui je m’adressais ?

J’ai eu plusieurs vies. Sous le nom de Petros, j’ai fait de la musique traditionnelle en Ethiopie pendant une dizaine d’années. Et avant je mettais en scène du théâtre de marionnettes de science fiction. Artiste Ouvrier, c’est vraiment l’activité pochoir, ce dont je vis depuis dix ans. Souvent, ça arrache la gueule des gens de m’appeler Artiste Ouvrier. Parce que j’ai renoncé à écrire, mais j’ai pris un pseudo qui oblige à réfléchir, qui contient du sens.

 

Ça tombe bien, c’était la question suivante : pourquoi ce nom ?

C’est en partie à cause d’une conférence de William Morris en 1884. Il fait partie des préraphaélites, dont je m’inspire beaucoup dans mes pochoirs. C’est une école avant-gardiste du milieu du XIXe qui a préfiguré le Symbolisme, l’Art Nouveau et le Pop Art. William Morris, c’est l’ancêtre d’Andy Warhol cent ans avant. Quelqu’un qui était peintre et qui a créé une fabrique socialiste d’art en faisant bosser de super ouvriers. Il disait qu’à la fin du XVIIIe, la classe ouvrière a été divisée en deux parties : les ouvriers qui n’étaient plus des artistes, et les artistes qui n’étaient plus des ouvriers. Avant le mec designait son couteau, faisait la marquetterie du manche, la lame, et vendait le tout : tu avais un couteau qui coupait, qui était magnifique et unique. A partir du XIXe et de la division du travail, c’était produit en masse et on a eu des ersatz de couteaux qui étaient moches et qui ne coupaient plus.

 

Donc ton nom vient de cette seule référence ?

Non, c’est aussi une référence à l’ouvrage, à l’ouvroir, en hommage à l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle, ndlr) de Raymond Queneau. C’est redorer le blason du mot ouvrier, et en même temps de critiquer la vision de l’artiste qui serait juste quelqu’un avec un carnet d’adresse qui fait bosser les autres pour lui. Comme le fait Banksy, comme ils font tous. C’est juste des commerçants, des marchands de soupe. Qu’ils nous expliquent après qu’ils font la révolution, ça me fait rigoler.

 

Tu n’adhères pas du tout à Banksy ?

Il m’a invité à Londres, j’ai bossé avec lui au Cans Festival, il fait de super pochoirs. Simplement c’est une entreprise qui s’appelle Picture on the Wall. Il y a plein de gens qui bossent pour lui, qui découpent pour lui, qui peignent pour lui. A partir du moment où tu te la joues révolutionnaire anonyme alors que tout le monde sait qu’il s’appelle Robin Cunningham et qu’il est né en 1974, c’est totalement fake. Il est sympathique, mais s’il était juste lui, Robin, avec ses pochoirs, je trouverais ça génial. Par contre Banksy, c’est une marque. Donc qu’on ne me compare pas à Banksy. Moi j’ai une éthique, les pochoirs je les découpe et je les peins. Je suis seul et quand je transmets mon style à des jeunes, c’est pour qu’ils fassent leur truc, pas pour qu’ils bossent pour moi. Et j’en ai quand même formé une quinzaine.

 

Par curiosité, tu as quel âge ?

J’ai 39 ans. Ma première expo, c’était en 2002 dans un bar à Belleville, j’ai vendu une œuvre à 900 euros, c’était mon salaire mensuel de l’époque donc je me suis lancé. En 2003, j’ai organisé des Internationales Pochoiristes à Nogent-sur-Marne qui ont débouché sur Paris Pochoirs 2003. Et non pas l’inverse, comme c’est dit dans le bouquin Paris Pochoirs. Paris Pochoirs 2003, c’était une grande expo avec plein de pochoiristes, dont le grand retour de Blek le Rat. Lui aussi, c’est un vrai con, il plane complètement. On ne le voit pas pendant vingt ans, d’un seul coup on le ramène, Banksy écrit une phrase sur lui (« À chaque fois que je peins quelque chose, je découvre que Blek le Rat l'a déjà fait. Simplement 20 ans avant ! », ndlr) et maintenant il se la pète grave, il vend super cher. Il est complètement à côté de la plaque.

 

Tu continues à faire du pochoir dans la rue ?

C’est pas que je continue : je n’ai jamais utilisé la rue comme un espace publicitaire gratuit. L’attitude qui consiste à tout défoncer en vandale parce qu’on veut montrer à la société que ça ne marche pas et qu’on est trop vénère, d’accord, mais ça c’est du pur vandale. A partir du moment où on vend dans les galeries, il est évident que tout ce qu’on fait dans la rue a une portée publicitaire. Donc quand on utilise la rue comme espace publicitaire gratuit, c’est simplement odieux. C’est la différence entre faire l’amour à une femme et la violer. Mais je continuerai à intervenir partout où on m’invite. Sinon je demande au proprio et s’il est d’accord, je le fais. Le M.U.R., par exemple, ça a tous les aspects de la communication que je soutiens.

 

Quand on regarde le milieu du street art de l’extérieur, on peut avoir tendance à se dire que c’est un truc de jeunes. Toi tu as l’air de te considérer comme un gamin à 39 ans.

On ne va pas nous enlever notre culture. Les années 90, c’est nous qui les avons vécu, pareil pour ceux qui ont vécu les années 80. Les jeunes de maintenant, c’est bien qu’ils s’intéressent, mais ils sont nés dedans. Et s’ils sont nés dedans, c’est parce qu’il y avait nous avant. Les gens de la scène des années 80 ont 50 ans, moi je n’ai que 39 ans mais j’ai eu la chance d’être reconnu par ce milieu, ce qui fait qu’on a pu croire que j’avais toujours été là. J’ai amené un style nouveau dans le pochoir. Quand tu remplis une case qui était vide, tout le monde croit qu’elle a toujours été remplie. Un jour en Allemagne, je faisais un théâtre d’ombres, il y a un photographe qui voit le logo ASA (la version allemande de son mouvement, ndlr) sur mon rétroprojecteur et il me dit « ah, c’est super vieux ». Je lui ai répondu « ah bon ? Pourtant il me semble que je l’ai fondé en 2007 » (rires).

 

Week-end d’élections oblige, quand on s’appelle Artiste Ouvrier, on vote forcément pour Mélenchon ?

Euh… Allez : oui (rire). Je ne sais pas si je vais voter mais si je vote, ce sera surement pour Mélenchon. Je suis socialiste libertaire, pas du tout communiste. Mais artiste, c’est mon métier, je n’ai pas envie de me couper des gens qui n’ont pas les mêmes opinions. Ce sont juste les miennes. Après si tu veux les marquer, tu peux, mais tout en disant que ça n’est pas forcément lié à mon pseudo.

 

Propos recueillis par TP

 



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