Coup de pompe à Sevran

 

Par Jocelyn Rivet, à Sevran (France)

 

Quelques mois de « guerre des gangs » et un maire belliqueux qui veut légaliser le cannabis ont suffi à faire monter la côte de Sevran sur le marché des villes chaudes de Seine Saint-Denis. Un bon prétexte pour aller faire un tour dans cette jungle urbaine de 50 000 âmes où les mariages se font mitrailler, où les dealers commandent des grecs par talkie-walkie et où les mères célibataires revendent du liquide vaisselle.

 

Il est neuf heures du matin et la cité Rougemont de Sevran somnole encore malgré les cris stridents d’un petit singe hurleur accroché à l’un des seuls arbres perdus dans la foret de ciment. « Comme tous les ans, un trou du cul s’est pointé du bled avec un macaque dans ses bagages.  Si la SPA ne vient pas le chercher, il sera mort cet hiver », soupire un jeune homme en djellaba, sac plastique Franprix à la main, avant de s’évanouir entre les HLM. Le singe est le dernier arrivé du cirque médiatique qui a rythmé l’été de la ville la plus pauvre de France.

 

« Si tu veux te défoncer, c’est ici que ça se passe »

 

Depuis que le maire Stéphane Gatignon, un communiste passé chez les verts, a demandé la dépénalisation du cannabis et l’intervention des casques bleus, Sevran est en effet devenu « the place to be » pour les promesses sans lendemain de politiciens en galère de médiatisation. Le dernier à avoir traversé le périph’ pour promettre une « reconquête des quartiers » n’est autre que Claude Guéant. Le ministre de l’intérieur s’était alors pavané devant les caméras sans toutefois trop s’attarder dans la Cité Basse, le quartier qui a véritablement donné le point de départ à la guerre des gangs locaux. C’est dans une cave de cette cité, coincée entre les Algeco servant de mairie et le centre commercial Beau Sevran, qu’un jeune des Beaudottes s’est fait découper les doigts de la main et crever les yeux pour une sombre histoire de drogue. Le fait divers glauque s’est rapidement transformé en guérilla urbaine entre bandes de dealers des Beaudottes et des Cités Basses.

 

Au moins, les véhicules de service de la CAF ont de la gueule.

 

Pour garder le contrôle du trafic, ces derniers n’ont pas hésité à dégainer mitraillettes et kalachnikov, multipliant les dégâts collatéraux au cours de ces dernières années. Depuis le début du conflit, deux hommes ont ainsi été abattus en pleine rue, un enfant de 11 ans s’est retrouvé sans mâchoire après avoir joué avec une arme trouvée dans un fourré et les écoliers n’ont plus le droit de se dégourdir les jambes dans les cours de récréation après que des balles perdues ont traversé à plusieurs reprises les salles de classes des écoles maternelles et primaires de la ville. Forcément, ça ne pouvait pas durer plus longtemps : les Beaudottes et les Cités basses sont aujourd’hui sous haute surveillance policière. Depuis deux mois, des camions de CRS viennent dormir en bas des tours. Une situation qui n’arrange pas les dealers du coin mais qui a largement profité à ceux de Rougemont, dont le chiffre d’affaire a explosé ces dernières semaines.  « Si tu veux te défoncer, c’est ici que ça se passe maintenant » clame fièrement Wahid, un enfant soldat qui officie comme guetteur avec un maillot du Barça floqué Lionel Messi.

 

Julien Courbet à Beyrouth

 

Cette nouvelle redistribution des cartes n’est pas vraiment du gout des caciques des Beaudottes. Récemment, les têtes brulés de ce quartier n’ont pas hésité à ruiner la limousine louée par un couple de jeunes mariés de Rougemont. Résultat : une dizaine d’invités a fini aux urgences de l’hôpital Robert Ballanger. Willy, tressé comme une fille, s’en souvient encore. Et pour cause, il a perdu les 5000 euros de caution correspondant aux dégâts subis par sa Ferrari, elle aussi de loc’ : « Ils sont sortis de nulle part pour nous jeter des pavés. Le mec qui était à coté de moi a commencé à pisser le sang de la tête et la mariée a failli finir dans le même état. C’était Beyrouth. Franchement, niquer un mariage comme ça, c’est un truc d’enculés.  Il n’y a plus de respect. Qu’est-ce qu’on en a à foutre de leurs histoires de camés ? Sans compter que ça m’a couté une fortune. J’ai même appelé Julien Courbet à la radio pour qu’il me trouve une solution, mais c’est un mytho : il sert à rien ce mec ! »

 

Totem urbain

 

Avec ses 95 nationalités, ses 40 % de chômage et un service public quasi inexistant, RGT part doucement mais surement à la dérive. Malgré les importants travaux de rénovation du quartier entrepris par la mairie et les bailleurs sociaux, la majorité des habitants partage les mêmes sentiments de colère et d’abandon. « Ils ont fait des travaux, mais c’est pire qu’avant. Personne n’est content, râle Ouarda, une jeune mère célibataire. Le maire a cru bon de cloisonner tous les bâtiments avec des barrières. C’est comme si on voulait que les gens se replient sur eux-mêmes. Les jeunes ont même fait de ces barrières les frontières de leurs territoires… Ce n’est plus une cité, c’est un zoo ! » Pour Ouarda et son foulard sur la tête, la solution qui sortirait le quartier de l’impasse de la drogue et de la violence est ailleurs : « Quand j’entends le maire qui veut dépénaliser la drogue, ça me fait hurler. Ici, la drogue est déjà dépénalisée depuis longtemps, vu que tout le monde fume ! Si on leur retire ça ils se mettront à vendre des armes. Ici, c’est le vice qui tue. Il faudrait plus d’assistantes sociales et d’éducateurs parce qu’on a un paquet de décérébrés qui font la loi… »

 

Ouarda, comme d’autres mères célibataires s’est vue proposer un travail de mule par les dealers. Elle a refusé : « Je veux pas de leur argent sale et j’ai déjà assez de soucis comme ça, justifie-t-elle. Je connais des mères de famille qui se sont retrouvées avec leurs portes d’entrée défoncées parce que la police faisait des perquisitions. Je ne veux pas de ça chez moi». Dans une ville ou plus de la moitié des gens ne gagne pas assez pour payer des impôts, l’économie parallèle est souvent la seule solution possible. Les produits à l’origine douteuse s’échangent à tour de bras. Outre le business de la drogue, certains arrondissent leurs fins de mois en refourguant par exemple des couches Pampers ou du Paic citron à des prix défiant toute concurrence. « C’est moins cher que Leader Price, sauf que c’est de la marque », sourit Ouarda, un peu gênée. Cette dernière habite la tour de 17 étages longée par la seule route qui permet de traverser la cité. De l’autre coté du bitume, la mairie a construit une MJC mais les visiteurs y sont rares.

 

Sudoku et free-fight

 

Ici, la seule culture qui a du succès est celle de la roue arrière. Un mec avec un quad bleu énorme fait d’ailleurs rugir de plaisir une bande de jeunes assis sur des chaises en plastiques défoncées. Ils attendent leur tour pour slalomer entre des voitures visiblement habituées à ce genre de ballet urbain. Au dessus de la file d’attente en casquette, un câble électrique est en train de céder sous la pression de centaines de baskets suspendues là par les jeunes caïds du coin. C’est tout sauf une blague de gamin : « Une basket accrochée à un câble, c’est comme un feu vert pour les acheteurs de came. Là, il y en a une centaine, ça veut dire qu’il y a du stock », souligne celui qui se fait surnommer Sudoku. Pourquoi au juste? « Parce que je fume trop, c’est le bordel dans ma tête », explique sèchement l’intéressé. Sudoku est chargé d’orienter la clientèle vers le dealer, tapi dans un hall situé au cœur de la cité, loin des regards indiscrets d’une police qui de toute façon ne se donne même plus la peine de faire semblant de patrouiller. Au cas où les « condés » sortiraient quand même de leur léthargie, les jeunes sont équipés de deux modèles de talkie walkie chacun. L’un étant constamment sous la même fréquence que la police et l’autre servant à communiquer avec les autres membres de la chaîne de production. « En fait, ça sert surtout à passer les commandes de grecs des guetteurs », tempère un Sudoku hilare. A 200 mètres de là, les clients passent à la caisse toute la journée.

 

C'est toujours sympa de manger un grec-frite dans son salon.

 

Repérer l’endroit où se fait le deal relève du jeu d’enfant. Il faut dire que les jeunes du coin, pour la plupart âgés de 12 à 20 ans, se sont installés un petit bureau douillet sur le parking au milieu de la cité. Assis sur des canapés marrons, une demi douzaine de balafrés regarde attentivement les halls tout en écoutant la funk sortant des hauts parleurs d’une 205 garée de travers. Plus loin, un taré en treillis excite son pitbull suspendu à une roue de voiture accrochée à un arbre. Au milieu de cette cour des miracles, des femmes et des dizaines d’enfants essaient tant bien que mal d’oublier ces « envahisseurs ». « Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse ? Qu’on les dénonce ? On les connaît depuis qu’ils sont tout petits. Ils nous feront jamais de mal si on ne met pas le nez dans leurs histoires. Et puis, ils sont assez serviables. Si tu leur demandes de l’aide pour monter les sacs de courses, ils le font », murmure une dame souhaitant rester discrète malgré ses crocs oranges. Assise à coté d’elle, une femme en boubou interrompt la conversation pour évoquer son ancien voisin, Cheick Kongo, devenu depuis une star du free-fight grâce à ses kilomètres de muscles : « Si mes enfants ne font pas n’importe quoi aujourd’hui, c’est grâce à lui. A chaque fois qu’ils faisaient des bêtises, j’allais le voir pour qu’il leur fasse peur. Et je peux te dire qu’ils l’écoutaient. » Les casques bleus peuvent aller se rhabiller.

 

Texte et photos : JR

(tous les noms ont été modifiés)

(sauf Sudoku)


 



La photo à la une

La fin de l'espèce (Gaëlle Pitrel)