Porte à Porte de Clignancourt

 

 

Le Parti Socialiste a enclenché depuis quelques semaines sa stratégie de porte-à-porte copyright Barack Obama. Objectif : cogner à l’huis de cinq millions de foyers français, de préférence dans les quartiers populaires abstentionnistes, pour les convaincre de voter Hollande. Résultat : l'improbable chevauchée de neufs étudiants de Sciences-Po Paris dans les rues bordant la Porte de Clignancourt, loin du calme feutré de la rue Saint-Guillaume. Reportage sur le choc des civilisations.

 

Par Pierre Boisson et Julien Jégo à Paris, 18ème. Photos : Sébastien Leban

 

« Ah, là, on est dans un vrai quartier populaire. C'est pas à Saint-Germain qu'on nous aurait ouvert la porte de l'immeuble. » La nuit tombe doucement sur la rue du Lieutenant-Colonel Dax, 18ème arrondissement, mais Paul, 17 ans et étudiant en première année à Sciences-Po Paris, est en pleine forme. Autocollant à la rose sur le veston, programme de François Hollande dans les mains, grille d'objectifs sous les yeux, les aventuriers du mardi soir frémissent d'impatience. Certains ont déjà tracté ou « fait du PAP » pendant les régionales mais ce soir, c'est leur premier porte-à-porte de la présidentielle. L'ambiance est au dépucelage. « Allez, qui va frapper notre première porte ? » Il est 19h06, Arthur se décide et envoie ses phalanges sur la porte en plaqué bois. Du bruit à l'intérieur, une voix d'enfant qui interroge le visiteur, Arthur se racle la gorge et énonce, en grande pompe « On vient de la part de François Hollande. »

 

Claire et Arthur, prêts pour le combat

 

Sciences-Portes

 

Ce soir, François Hollande était donc visiblement d'humeur farceuse. Car « envoyer » des jeunes militants de la section Jean Zay de Sciences-Po Paris gambader dans les rues bordant le périphérique section Clignancourt donne lieu à un amusant spectacle : une dizaine de jeunes pré-pubères, look BCBG, chemise cintrée et sacoche Longchamp pour les hommes, talons et trench pour ces demoiselles, arpentent les lieux avec la même discrétion qu'un indien dans la ville. Claire, 19 ans, cheveux courts, commande la troupe. Formatrice nationale, elle fait partie de cette centaine de militants socialistes qui doivent mobiliser les membres du parti pour remplir l'objectif numéro un de la campagne de porte-à-porte : rassembler 150 000 volontaires pour aller frapper à cinq millions de portes au cours des dernières semaines précédant l'élection.

 

Pour réussir ce challenge, le PS a décidé de faire les choses bien. Chaque session de porte-à-porte est travaillée à l'avance, les quartiers et les immeubles sont ciblés en fonction du vivier de voix qu'ils représentent. En visant les secteurs qui votent traditionnellement à gauche, l'idée est de récupérer les bulletins des abstentionnistes. Sur le terrain, les militants volontaires ont derrière eux une organisation en béton massif. Ils doivent indiquer précisément les immeubles visités, le nombre de portes frappées, le pourcentage de personnes ayant accepté d'ouvrir et tenir le registre des citoyens non militants désirant participer à leur tour à la campagne. L'argumentaire a été bien travaillé également et chaque question potentielle a sa réponse. « Par exemple, si quelqu'un hésite avec Mélenchon, on doit lui parler des sondages », explique un des jeunes, prêt à partir au combat. Avant de lâcher ses troupes dans la nature, Claire rappelle les dernières consignes de base. « Pas plus de cinq minutes à chaque porte, on appelle à aller voter, si possible pour Hollande et on en profite pour glisser un petit programme. »

 

Le PS sonne toujours deux fois

 

« On va lui niquer le cul »

 

C'est donc parti pour Diana, Paul et Arthur. Ils sont jeunes, ils sont beaux mais ils ont hérité d'un immeuble de douze étages, deux portes à chaque palier et des demi-étages qui risquent de les mettre dedans : 12X2x2, 48 portes à enchaîner en à peine une heure. Les trois jeunes foncent et s’agrippent à la ligne directrice. « On vient de la part de François Hollande », systématiquement suivi d'un « êtes-vous inscrit sur les listes électorales et savez-vous où est votre bureau de vote ? » La première porte est encourageante. Une dame en boubou, gamin au bras, invite les trois compères à entrer dans son salon et Paul offre le programme socialiste de la campagne présidentielle. Intrépide, le garçon lui propose de devenir « [elle] aussi, pour cette dernière ligne droite, une VOLONTAIRE du CHANGEMENT ». Rien que ça. La mère de famille ne saurait refuser une telle offre et remplit les papiers : elle sera recontactée par un militant de la section du 18ème qui lui proposera d'aller à son tour taper les portes des voisins. Pendant qu'Arthur et Paul se jettent des regards de victoire, la voix de François Bayrou, dont la silhouette danse dans la télévision, vient couvrir le silence de la pièce. Rires gênés.

 

Un porte-à-porte à Clignancourt est une belle occasion d’humer les mafés qui mijotent et de sentir l'ambiance dans les quartiers quelques semaines avant l'élection présidentielle. Pas un sondage d'opinion, mais une prise de tension. Ici, l'anti-sarkozysme transpire à chaque étage, les jeunes socialistes sont la plupart du temps accueillis de bon cœur. Diana arbore un joli sourire et confesse que « ça fait plaisir quand même ». Albanais, arabes, noirs, jeunes, vieux, l'immense majorité des habitants sollicités est inscrite sur les listes électorales et compte bien aller faire entendre sa voix. Un cinquantenaire à l'allure Francky Vincent, venu visiter la famille dans le 18ème, est même prêt à aller évangéliser les quartiers perdus. « Je suis dans le 16ème moi, ça va être compliqué. Mais j'ai des collègues que je peux contacter. Le dimanche à la messe, y en a plein qui veulent voter François Hollande. » De quoi faire sourire les militants, mais pas le chien qui fait entendre ses grondements à travers la porte à côté. « Recule saloperie ou je t'étripe », aboie le propriétaire. La porte s'ouvre, l'excité avance sur le palier. Diana glisse quelques mots timides sur François Hollande. « N'en dites pas plus, poursuit le bonhomme. Ici, vous avez 4 voix assurées. Le sale petit Hongrois, on va lui péter sa gueule et lui niquer le cul. » Paul lui donne un programme, une voix est une voix mais, étrangement, personne ne lui propose de devenir un « volontaire du changement ».

 

Le trio s'aguerrit et les étages s'enchaînent en même temps que les promesses de vote. Marie, la résidente du cinquième étage, chevelure de harpie et pyjama à fleur élimé, semble être la seule à ne pas vraiment partager l'enthousiasme de l'immeuble. « C'est quoi ce bordel encore », hurle-t-elle en sortant dans le couloir où les militants sont occupés à convaincre une voisine. « Faites chier avec vos conneries, encore pour François Hollande, c'est ça ? J'ai vu des gamins de 14 ans tracter cette après-midi, c'est scandaleux. Vous vous prenez pour qui à venir déranger les gens comme ça, on n’est plus en démocratie ou quoi ? »

 

 

Choc des civilisations

 

Septième étage. Une femme légèrement dans les vapes et dont la robe de chambre ne cache qu'à moitié la nudité entrouvre la porte. « Ouais c'est pour quoi ? » « Bonsoir, on vient de la part de François Hollande », rétorquent machinalement nos trois lascars. Loupé : les femmes nues ne laissent pas rentrer un François Hollande à trois têtes. La porte claque, symbole du contraste parfois semi-burlesque provoqué par la présence de trois jeunes pousses de Sciences-Po au milieu d'un HLM de Clignancourt. Un gamin de 18 ans tutoie une mama en boubou, oubliant qu'on ne donne plus du camarade dans le coin depuis une paie. Arthur tente de convaincre une vieille retraitée regrettant avoir voté Mitterrand - « qui a seulement foutu la merde dans tout le pays » - en récitant qu' « une étude récente de l'OFCE prouve justement que les salaires ont augmenté en France à cette époque » et en distribuant les statistiques comme dans un débat télé. « Mais je vous parle d'heures cumulées madame. »

 

Au fond, ce porte-à-porte révèle autant la force électorale socialiste – ou anti-sarkozyste - des quartiers que le monde qui les sépare du PS et de ses militants. Il suffit de voir Paul débiter aveuglément ses éléments de langages pour penser que cette campagne de porte-à porte théoriquement destinée à recréer du lien entre le parti et ses bases populaires mériterait bien d'être autre chose qu'un coup politique pour choper des voix. « Vous me faîtes rire avec vos phrases », se marre une des habitantes de l'immeuble. « J'aime bien le 'Seriez-vous prête bla bla bla dans la dernière ligne droite', c'est fort ça, je l'aime bien cette expression. » On est au 10ème étage, il est 20h05, l'heure de reprendre l'ascenseur en sens inverse pour les trois itinérants d'un soir. Et dans la fameuse dernière ligne droite, à quelques dizaines de centimètres du rez-de-chaussée, la fourbe machine s'enraye, devient folle et s'arrête entre deux étages. Une chute parfaite pour un article ? « Non, se marre Paul, il faut que tu dises que le changement ne descend pas, il ne peut que monter ». D'accord, mais maintenant il va falloir appuyer sur la sonnette d'alarme.

 


 

Texte : PB & JJ, Photos : SB

 

 

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