De rouille et d'eau

 

 

Ils voulaient voir Barcelone, ils ont vu Barcelone : des squats, des poubelles, beaucoup de bières et même plus d'amour. Les migrants sénégalais ont traversé les mers et se sont retrouvés à ramasser du métal. En développant, au passage, un nouveau bug psychiatrique : le syndrome d'Ulysse. Reportage avec les ferrailleurs de Barcelone.

 

Par Emmanuel Haddad, à Barcelone / Photos : Sarai Rua Fargues & collectif Groundpress

 


 

Ibrahim a peur de la mer. Quand on vient de Casamance, une région sénégalaise située sur la côte atlantique et réputée pour ses plages paradisiaques, c'est dommage. Mais lorsqu'il faut traverser en pirogue les quelque 1500 kilomètres qui séparent Ziguinchor, chef-lieu du coin, des îles Canaries, ça devient franchement compliqué. Ça se passe un soir d’automne 2006 et Ibrahim ne rigole pas. « J’étais avec mes deux meilleurs amis. Nous devions partir dans une pirogue mais, au dernier moment, l’un d’eux a dit que le bateau n’était pas sûr car la coque risquait de fuir. Moi, je m’y connais en camions, pas en bateaux, donc je lui ai fait confiance. On a décidé d’aller dormir et de prendre la prochaine embarcation. Mon autre ami a dit qu’il devait aller faire une course dans la soirée et qu’il nous rejoindrait ensuite. On ne l’a jamais revu. Dans le bateau qu’il a finalement pris, plus de cent personnes sont mortes de noyade ou de soif. C’était mon meilleur ami. Le lendemain, je montais dans une pirogue pour rejoindre les îles Canaries. » Comme quelque 40 000 Africains subsahariens cette année-là et des dizaines de milliers d'autres les années suivantes, Ibrahim n'a pas pris la mer pour le plaisir.

 

Depuis le 7 février 2005, quand l’Espagne a décidé d’offrir un visa d’un an assorti d’un contrat de travail à 800 000 immigrés clandestins, les îles Canaries sont en effet devenues terre promise. « L’Espagne se convertit en destination prioritaire des jeunes Sénégalais qui tournent leurs yeux vers l’Europe, explique alors Mercedes Jabardo Velasco dans un rapport du ministère du Travail et des Affaires Sociales espagnol. La réponse du président sénégalais Wade au secrétaire d’État des Affaires Étrangères lors de sa visite au Sénégal reflète cet état d’esprit : "Nous voulons plus d’Espagne". » C’est l’époque de « Barça ou Barsakh » (« Voir Barcelone ou mourir »), pour des pêcheurs sénégalais qui ont vu leurs filets se vider à mesure que les bateaux de pêche européens jetaient l'ancre dans le port. A flot, dans le deux-pièces du centre de Barcelone où il a posé sa valise depuis quelques mois, Ibrahim avale un thieboudienne et parle avec la même fureur que devant un match du Barca. « Quand j’ai débarqué sur les îles Canaries, les caméras de TV5 Monde m’ont filmé et mon cousin m’a dit qu’ils m’avaient vu fouler le sol espagnol depuis leur salon au Sénégal, se rappelle-t-il en craquant la première cigarette. A l'époque, c'était un rêve. »

 

Ibra, de retour au Barça

 

De la mer à la feraille

 

Problème : l'El Dorado n'a pas la même gueule que prévu. Main d’œuvre à bas prix dans le bâtiment ou dans les serres andalouses à l'époque où l’Espagne vivait au rythme des chantiers, Ibrahim et les autres essuient les premiers revers d'une crise qui a vu les prix de l'immobilier se diviser par quatre depuis 2008 et le chômage pousser sans discontinuer, jusqu'à atteindre les 26,02% en janvier 2013. Avec ou sans papiers, éjectés d'office du marché de l'emploi, les migrants subsahariens se sont alors tournés vers ce qui est, des junkies de Baltimore aux cartoneros sud-américains, le dernier job de ceux qui n'ont plus rien : ramasser des bouts de métal. « Le travail a disparu avec la crise et la ferraille est tout ce qu’il nous reste », valide Ibrahim avant de partir au travail. On est lundi, il est neuf heures du matin et le trentenaire pénètre dans une usine désaffectée de la rue Zamora, dans l’ancien quartier industriel de Barcelone, à deux pas du Razzmatazz, la discothèque la plus cotée de la ville. Depuis un an, l’entrepôt a été transformé en atelier de recyclage par les Africains subsahariens. Les collecteurs défilent, espérant tirer entre cinq et dix euros par chariot rempli de ferraille, récoltée dans les bennes de la ville ou récupérée dans le peu de chantiers encore en cours. « C’est tout ce qu’il nous reste si on ne veut pas devenir voleur ou vendeur de drogue », répondent invariablement ces travailleurs non déclarés derrière leurs chariots souvent customisés, de la chaîne hi-fi aux rétroviseurs, en passant par les drapeaux d’Estrémadure ou de Catalogne.

 

A l'intérieur, Ibrahim fait les comptes d’un nouvel arrivage traîné par les bras maigres d’un vieux bonhomme. Sur la balance, il dépose du cuivre, 3,5€ le kilo, du fer, 0,18€ le kilo, de l’aluminium, 0,9€ le kilo, des câbles non dénudés, 1,6€ le kilo, et des batteries, 0,3€ le kilo. L'homme repart avec cinq euros en poche, sans broncher. Peu à peu, les habitants de la capitale catalane se sont habitués à voir zigzaguer entre les cohortes de touristes ces hommes et leurs chariots, pouvant peser jusqu’à 50 kilos. Pour vérifier la teneur en métal de leurs trouvailles, ils ne se déplacent jamais sans un aimant. Une fois le chariot plein, ils reviennent à Poblenou, « ville neuve » en catalan, vestige du passé glorieux de l’industrie régionale. Depuis 2000 pourtant, les cheminées ont été remplacées par des « activités productives non polluantes et non encombrantes, issues des secteurs les plus novateurs et générateurs de talent », dit le site internet du consortium public-privé 22@, le nouveau nom donné au quartier. Josep Miquel Piqué, directeur de 22@, reçoit dans des bureaux vitrés offrant une vue plongeante sur le nouveau quartier et vante « le projet de rénovation urbaine le plus important d’Europe », où la présence d’immigrés recyclant la ferraille, « activité obsolète et encombrante », fait figure d’anomalie temporaire.

 

 

C'est pourtant ici, au cœur de ce qui se veut la nouvelle city barcelonaise et de ses immeubles de bureaux durables, chauffés à l’énergie solaire, que vivent les ferrailleurs de Barcelone. A Poblenou, les asentamientos (les usines désaffectées du quartier qu’occupent les migrants africains pour y vivre et y recycler la ferraille, ndlr) accueillent près de 300 travailleurs migrants. Et à peu près autant de rats et de maladies infectieuses. Douche au seau sous la neige, rongeurs divers et variés, cuisine rudimentaire, insalubrité générale : la vie quotidienne dans l’usine est un massacre. « Avoir un endroit pour vivre, c’est l’obsession de toute personne qui arrive et c’était la mienne avant de tomber sur la porcherie de la rue Dulud », racontait Santiago Gamboa, écrivain colombien qui a côtoyé des Africains travaillant comme ramasseurs dans les égouts de Paris, dans Le Syndrome d'Ulysse, en 2007. De Paris à Barcelone, les histoires se répètent. Perché à l’avant de sa fourgonnette, Katim raconte ses trois années passées dans une des nombreuses pièces mal éclairées du squat. De quoi lui donner envie d'un T2 lumineux dans un quartier bobo. « D’ici à quelques semaines, j’aimerais bien m’installer dans un appartement, avoir un chez moi. Je dois être un peu snob, parce qu’en plus j’aimerais trouver dans le centre-ville. Dans le squat, c’est difficile avec le bruit, l’insomnie, les histoires qui n’en finissent plus. Ici, les gens n’arrivent pas à dormir. Ils laissent la musique jusqu’à deux, trois heures, parlent parfois jusqu’à cinq heures. »

 

Ulysse, avec des joints et des bières

 

« Tu les as vus, tu as vu leurs yeux ? Beaucoup se réfugient dans l’alcool ou les joints. Seulement, ils ne buvaient pas et ne se droguaient pas avant. Donc la plupart réagissent mal à ce cocktail de précarité et d’hallucinogènes », s’alarme Omar, responsable de la Coordination des Associations Sénégalaises de Catalogne (CASC). Car si les migrants n'arrivent pas à dormir, c'est qu'un même mal les hante : la déprime. « Tout le monde fait à un moment ou à un autre une descente aux enfers, ou plusieurs, et il y en a qui y restent pour y vivre ou qui ne connaissent rien d’autre et donc qui ne savent pas qu’ils sont en enfer », détaille Santiago Gamboa. A Barcelone, des capsules de bière utilisées comme pions de dame aux tics nerveux, en passant par un mur entier construit en canettes recyclées, les symptômes du mal-être jalonnent un camp où les ferrailleurs ont perdu goût à tout, même au meilleur. « L’autre jour, un des gars avec qui j’étais à Malaga m’a demandé si je draguais toujours autant qu’avant, témoigne Katim. Je lui ai dit que je ne me rappelais même plus depuis combien de temps je n’avais pas parlé à une fille ! Je n’ai pas la tête à ça. Je suis fatigué. » Cette fatigue a donc un nom : le syndrome d'Ulysse.

 

Katim

 

Joseba Atotxegui, psychiatre à Barcelone, est le docteur qui a mis en évidence ce phénomène qui toucherait environ 800 000 personnes en Espagne. « Ce qu’on pense, c’est que la majorité de ces immigrants ne sont pas malades, avance-t-il. Ils vivent dans un cadre de stress chronique. Leur maladie n’est pas la folie mais le stress. Les symptômes en sont l’insomnie, les maux de tête, les confusions, la déprime. Mais on diagnostique trop souvent ce syndrome comme une maladie mentale. Ce qui leur faut, c’est un autre contexte, plus stable. » Autant dire tout de suite que la ligne d'arrivée est encore loin.

 

Le retour au pouvoir du Partido Popular conjugué à l'enlisement de la crise espagnole ne risquent pas d'apporter la stabilité escomptée. En imposant en septembre dernier une réforme du Système National de Santé excluant de fait les sans-papiers de la protection sociale, le gouvernement Rajoy a ainsi sorti son premier carton jaune. Pire, si Ulysse pouvait compter sur une femme qui tricote pendant dix ans en l'attendant, les victimes du syndrome, elles, ne peuvent pas en dire autant. « Nos familles ont vendu tout ce qu'elles avaient pour nous faire venir », reprend Ibrahim, expliquant qu'un retour bredouille reste complètement inenvisageable. « Une fois, je suis revenu d'un séjour à Dakar seulement avec une paire de chaussures pour ma petite sœur, poursuit Mamadou, arrivé en Europe il y a 20 ans. En me voyant arriver, mon père est allé acheter des bibelots pour tout le monde au village. Je connais beaucoup de gens qui préfèrent mourir plutôt que de rentrer au pays les mains vides. »

 

Texte : EH, Photos : EH, SRF & GP

 


 

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