Argentine : Le mont d'or est chaud

 

 

Dans le nord-ouest de l'Argentine, des mines géantes sucent l'or des montagnes. Des habitants de bleds paumés de la cordillère des Andes craignent qu'elles empoisonnent l'eau, l'air, les sols et, même, le climat du village. Entre intimidations, coups de matraque et manigances politiques, reportage dans une Argentine qui rit jaune.
 

Par Jérome Le Boursicot, à Famatina, Andalgalá et La Rioja (Argentine)

 

La Rioja, nord-ouest de l'Argentine. C'est jour de fête religieuse ce 29 juin 2012, et le parvis de la majestueuse cathédrale de la capitale de la province est blindé comme un minibus un jour de match. Sur la place, les chants n'ont pourtant pas grand-chose à voir avec les prières de rigueur. Des dreadeux distribuent des tracts aux chalands, tandis qu'un groupe de rock beugle un slogan repris par la foule : « On ne touche pas à Famatina. » Des djembé sonnent, une jolie blonde jongle, et le soleil se couche derrière les palmiers. Remontés à bloc, têtes grisonnantes et ados brandissent des banderoles multicolores. Un peu à l'écart, trois bonnes sœurs observent d'un œil circonspect cette étrange communion où tous les regards sont tournés vers une cible inhabituelle : le Canada.

 

La ruée vers l'or

 

Pour comprendre ce rassemblement peu ordinaire, il faut prendre la route et faire quelques centaines de kilomètres jusqu'à Famatina, un bled de 6 400 âmes perdu au milieu d'un désert de cactus et de roches. C'est en effet ici que se trouve un des épicentres majeurs des conflits miniers qui, du sud du Chili au nord de la Colombie, empoisonnent la cordillère des Andes. Pour le petit village argentin, tout commence en 2004 quand la Barrick Gold, entreprise canadienne classée numéro 1 mondial dans l'extraction d'or, s'intéresse aux métaux précieux dont regorgent les montagnes entourant Famatina. A l'époque, les parlementaires régionaux s'opposent aux velléités d'exploration de la firme canadienne, redoutant les possibles conséquences sur l'environnement d'une nouvelle mine à ciel ouvert d'où l'or et les autres minerais sont extraits à coup d'explosifs et de tonnes de produits chimiques. Pendant près d'un an, les habitants de la région bloquent l'accès à la montagne. Et réussissent à faire reculer la Barrick Gold, qui abandonne définitivement le projet en 2007.

 

 

Sauf qu'il semble y avoir trop d'or à Famatina pour que le village puisse dormir sur ses deux oreilles. En août 2011, la compagnie canadienne Osisko profite de la loi constitutionnelle attribuant les ressources naturelles aux provinces pour signer un accord avec l'entreprise minière de la région de La Rioja, qui lui confie un projet d'exploration minière de 40 km². Les habitants du coin, bien décidés à ne pas bouffer de l'arsenic en prenant leur douche, et les militants environnementaux de tout le pays reprennent les armes pour faire face à la compagnie canadienne. Les manifestants squattent un accès au site d'exploration, barrant la route des camions de Minera El portal, filiale d'Osisko. Sur les pans de montagne, les abribus ou les poteaux électriques, des stickers fleurissent : ils vomissent le rejet des mines. En juillet, Jorge Lanata, le journaliste et fondateur du quotidien national Pagina12, amène même sa très regardée émission de télé dans le bled pour chahuter la firme et embistrouiller Cristina Kirchner, la présidente soutenant fermement les explorations minières. L'Argentine, comme le Pérou ou le Brésil, mise en effet sur l'explosion de la demande en minerai engendrée par la croissance chinoise pour booster son économie. Entre 2003 et 2009, les exportations minières en provenance du Mercosur sont ainsi passées de 13 à 42 milliards de dollars et ont injecté près de 4 milliards de dollars dans l'économie argentine en 2011.

 

Dans l'abri de fortune construit sur la route qui conduit au site d'exploration, les habitants de Famatina, eux, se balancent pas mal des chiffres. Toutes les six heures, ils se relaient pour bloquer le passage de l'entreprise et des autorités. Un maté relevé à l'eau de vie à la main, Karina Suffich, activiste de la première heure, défend l'avenir de son village. « Nous n'avons jamais été consultés. Mais ils n'auront pas notre eau, dont il ont besoin pour extraire l'or. Nous sommes des agriculteurs et en avons grand besoin pour nos cultures. » Un argument que réfute Minera El Portal, la filiale d'Osiko, arguant que « les mines utilisent des quantités d'eau limitées qui circulent en circuit fermé ». Et d'avancer que, si exploitation du site il y a, elle ne polluera pas. « On est très loin de l’ouverture d’une mine à Famatina. Le but des travaux est de définir la présence ou non d’un gisement au potentiel intéressant. L’opposition semble donc être contre la connaissance géologique. »
 

 

Cyanure et métaux lourds

 

Si les habitants de Famatina sont si suspicieux envers les promesses de la compagnie canadienne, c'est peut-être parce qu'ils disposent, un peu plus au nord, d'un exemple dont le résultat n'incite pas à la confiance. A Andalgalá, l'exploration est finie. C'est dans cette petite ville montagnarde de 15 000 habitants que tourne depuis 15 ans l’une des plus grandes mines à ciel ouvert d'Amérique latine : la mine d'or et de cuivre Bajo La Alumbrera. Un cratère de 2 kilomètres de diamètre qui crache chaque année 90 millions de tonnes de roche dans l'atmosphère. L'exploitant canado-suisse, La Alumbrera, y engloutit 57 millions de litres d'eau par jour et autant d'électricité que la ville de Marseille. Sans vraiment rendre la monnaie : malgré les promesses initiales de développement et de création de 5000 emplois, aujourd'hui seule une centaine d'habitants touchent les salaires attractifs de la multinationale. Et le chômage mine toujours la région. « Ici on sait produire des fruits secs, du vin, des légumes. La province a préféré financer l'or à l'agriculture, se désole la militante Patricia Figueroa. Alors que La Alumbrera s'en met plein les poches, nous restons pauvres comme des rats. » Plusieurs études reprises par des ONG ont par ailleurs pointé des pollutions au cyanure et à plusieurs métaux lourds dans la région, enfonçant une grosse épine dans le pied de La Alumbrera.

 

Bridget Bleakly, en charge de la communication d'Xstrata, le géant minier suisse qui possède 50% de la La Alumbrera et l'administre, conteste ces affirmations. « 28 millions de dollars ont été investis en faveur des communautés locales par La Alumbrera », détaille-t-elle, indiquant en outre que 84% des 2200 employés de la mine viennent de la région. La Alumbrera nie également toute pollution et affirme respecter les standards internationaux les plus exigeants en matière de gestion de l’eau. « Faux », répondent les organisations civiques et les militants qui se basent notamment sur des rapports internes attribués à la compagnie. Chaque année, des dizaines de tonnes de cyanure contribuent à extraire l'or dans une gigantesque piscine qui, en se fissurant, a déjà pollué les nappes d'eau souterraines, avancent les mêmes sources. Devant son verre de bière, Patricia Figueroa regarde le spectacle d'anniversaire d'une vieille dame assise dans le fond d'un bar d'Andalgalá. Puis montre la fenêtre du doigt : « Dans cette rue, une quinzaine de personnes ont le cancer. Beaucoup de militants commencent à tomber malades. » La faute à la mine ? Pour Patricia, pas l'ombre d'un doute. « Même si les autorités savent qu'aucun de nous ne peut se permettre de payer le bus jusqu'à la capitale provinciale, distante de 4 heures, et la facture des examens médicaux pour le prouver. »

 

 

« Des méthodes de la dictature militaire »

 

A Famatina, les habitants ont longtemps eu bon espoir de contenir les appétits des multinationales. Il faut dire qu'ils ont voté pour un homme, Beder Herrera, qui inscrivait la lutte contre la mine en haut de son programme lors des dernières élections à la gouvernance de la province. Alors vice-gouverneur en campagne, Herrera affichait son soutien aux habitants et au maire de Famatina opposés au projet d'Osisko. « Une fois élu, il a retourné sa veste, claque Karina Suffich. Il a offert des tracteurs aux pauvres fermiers qui prêcheraient le « oui » à la mine, et a promis du travail aux chômeurs. » « Derrière chaque délit environnemental, il y a un fonctionnaire corrompu, assène le procureur fédéral de la province de Tucumán, Gustavo Antonio Gomez, qui souhaite lui mettre fin à l'exploitation de la mine de La Alumbrera. Si les normes en vigueur étaient respectées et les contrôles réalisés rigoureusement par l’État, la mine à ciel ouvert, très polluante, ne serait pas rentable. »

 

Karina Suffich, jeune professeure des écoles, poursuit son historiographie du conflit de Famatina et relate l'événement qui a fait basculer la majorité de la bourgade dans la résistance contre les « mégamines ». Nous sommes en décembre 2011. « A l'occasion d'un gueuleton médiatique dans une propriété proche de Famatina, le gouverneur se réunit avec des responsables de la société minière, et des dizaines de personnes auxquelles il a promis des aides sociales ou des emplois. » Leur rôle : jouer devant les journalistes les habitants de la commune partisans des mines. « Mais, très vite, nous, les locaux, voyons que presque aucun d'entre eux n'habite Famatina ! Alors on se met à courser les responsables de l'entreprise jusqu'à leur hôtel avant qu'ils ne détalent en pick-up. » L'un d'entre eux laisse tomber un dossier contenant une liste détaillée d'une quarantaine de militants du village. « Les noms des acteurs de la communauté avec lesquels l'entreprise veut dialoguer dans la cadre de sa politique de transparence », assure Osisko, toujours via sa filiale. Karina, elle, n'en croit pas un mot. « Nous sommes tout simplement fichés ! », lance la jeune femme, qui a déjà goûté à la fameuse politique de transparence. « La police m'a séquestrée et battue en 2009 avec deux autres militants », affirme-t-elle avant d'expliquer comment le gouvernement provincial lui a peu à peu sucré ses contrats dans les écoles pour la museler. « Ils utilisent les mêmes méthodes que les militaires pendant la dictature ! »
 

 

Là encore, la ville voisine sert d'exemple. Retour en février 2010, quand la population se fédère autour des « anti-mine ». Une violente répression policière va les y aider. A coups de matraque, des forces anti-émeute de la province délogent des militants qui barrent la route aux camions de la compagnie minière. Sans épargner femmes, enfants et vieillards, se rappelle Luis Enrique, qui vit à Andalgalá. En colère, les habitants envahissent les rues et s'attaquent en représailles aux commerces des quelque « pro-mine » de la ville. « Les femmes pleuraient sur la place centrale, poursuit Luis Enrique. Une nuit d'horreur. Au petit matin, les policiers avaient épuisé leurs balles en caoutchouc. » Résultat : une quarantaine d'arrestations et des centaines de blessés parmi la population. Face à la grogne de la population, la multinationale multiplierait les moyens peu catholiques. Un épisode, en février dernier, a fait grand bruit. Suite à une manifestation des « anti-mine », Andalgalá a été littéralement verrouillée par des dizaines d'hommes qui ont interdit de séjour ONG, militants et journalistes, sous les yeux des policiers. La Alumbrera récuse ces accusations, dénonçant une « campagne diffamatoire ». Un argument qui fait marrer le journaliste argentin Gabriel Levinas, présent sur place. « Il y avait des bandes de mecs, dont certains bien beurrés, payés par l'entreprise pour ériger des barrages, affirme-t-il. A Andalgalá, de toute façon, c'est la firme qui commande tout : la justice, la police, la politique. Nous y avons perdu notre souveraineté. »

 

A Famatina, alors que le projet n'a pas encore démarré, le village a, lui, déjà perdu son calme. « Les Canadiens nous ont enlevé la paix sociale, s'énerve Karina. Elle pointe du doigt un fatras de planches et de bâches qui abrite, de l'autre côté de la route, un groupe. Ces hippies ne sont pas d'ici. Ils défendent notre cause mais nous ne voulons plus d'eux : ils nous envahissent et proposent de la drogue à nos vieux. Ils ont même tué un lama. » Toujours ça que les Canadiens n'auront pas.
 

Texte et photos : JLB

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