Beyrouth, 1er étage : les sueurs froides du reporter de guerre

 

 

Un collectif hip hop redescendu de son nuage, un musicien électro dont le culte perdure, un reporter qui a frôlé de près les bombes humaines d’Al-Qaïda : dans cet immeuble bourgeois installé en plein cœur d’un quartier aux murs criblés de balles il y a autant d’histoires que d’étages. Dernier palier de cette plongée dans le Beyrouth underground avec Rami Aysha, un homme qui ne connaît pas la peur. 

 

Par Jean-Roch de Logivière, à Beyrouth (Liban). Photos : Louis Canadas

 

Rami habite l’appartement du premier étage de la maison avec sa femme, sa fille et sa bonne. Lors de notre première rencontre, je pensais avoir mis la main sur le fameux concierge censé s'occuper de cette vilaine histoire de fuite d'eau sur le toit: affublé d'un survet intégral Adidas bleu aux trois rayures blanches, Rami venait de donner le dernier coup de marteau sur les vieilles canalisations de l'édifice. Quelques jours plus tard, c'est pourtant en costume trois-pièces que le bonhomme s'est présenté devant notre porte, à la recherche d'un pied de caméra pour partir en Syrie. Entre deux discussions sur la date de destruction de l’immeuble et les cambriolages plutôt louches des dernières semaines, il glisse qu'il travaille pour le magazine américain TIME et raconte son dernier tour en voiture. L'histoire se passe sur la Corniche où, après neuf mois de chat sur internet, de coups de téléphone et de rencontres avec des intermédiaires, Rami ouvre la porte passager au responsable d’Al-Qaïda au Liban. « Quand cet homme monte dans ma voiture, il me dit tout de suite qu’il serait dangereux pour moi que l’on tombe sur un check-point. Je commence à conduire et nous débutons l’interview. Mais j’avais oublié le contrôle à l’entrée de Hamra. Quand il le voit, il se tourne vers moi, me crie dessus et exhibe sous sa veste une ceinture bourrée d’explosifs. Je le supplie de ne pas l’actionner et la journaliste qui m’accompagne se pisse dessus. J’avance jusqu’au contrôle mais aucun son ne sort de ma bouche. Nous passons le barrage. La voiture de devant s’arrête. Le mec d’Al-Qaïda la rejoint et me lance avant de claquer la porte : 'Continue devant. Tu n’es pas autorisé à tourner à droite, ni à gauche. On te surveille maintenant.'» Rami n'était donc pas l'homme à tout faire de l'immeuble.

 

 

Du camp de réfugiés au journalisme

 

C’est sur cette même Corniche qu'à six ans le grand reporter ramassait des coquillages et vendait des bananes pour aider financièrement sa famille. Mère libanaise, père palestinien, Rami grandit dans un quartier multiculturel qui permet d’échapper au fanatisme des communautés. Mais en 1989, la pression est telle que sa famille est forcée à rejoindre un camp palestinien pour deux ans. « Je passais mon temps à me demander : pourquoi nous font-ils ça ? Je voulais comprendre, raconter l’histoire des gens qui vivent dans les camps et ne sont pas en mesure de rapporter ce qu’il s’y passe. Si certains palestiniens se battent, je voulais savoir pourquoi. Je voulais savoir pourquoi je devais payer pour leur combat. » Si le jeune homme ne trouve guère de réponse à ses questions dans le camp, il y fomente une vocation, le journalisme. Son père a beau vouloir faire de lui un architecte - un job pour lequel les bombes ouvrent des débouchés chaque jour -, Rami préfère écrire que dessiner et se diplôme en 2006, avant de faire ses premiers tours de terrain pour le quotidien Al-Nahar : « C’était mon premier vrai job. Mais ce journal était trop à droite pour moi. Je ne pouvais plus me forcer, j’ai préféré le quitter. » Rami a le sens du rebond : alors qu'il écrit ses premiers reportages et traîne avec des mecs du Guardian, pour lesquels il bosse comme fixeur (intermédiaire et interprète indispensable pour sa connaissance des terrains en guerre – ndlr), il décroche une place de reporter pour TIME où il écrit depuis 2008. Même si le Libanais confesse que les relations avec les Américains ne sont pas toujours évidentes, son nouveau bureau a de l'allure : assis aux côtés de 50 journalistes couvrant tout le Moyen-Orient, Rami est au cœur de La Mecque des grands reporters.

 

Rapporter des nouvelles du front syrien

 

Le printemps arabe marque, pour Rami, le temps du gilet pare-balles. « Les premiers mouvements en Syrie ont été un choc pour moi. Son économie était bonne et une majorité soutenait le régime de Bachar el-Assad. » Quand il comprend la réalité de l'oppression syrienne et la détermination de l'insurrection à faire tomber le régime d'el-Assad, il appelle de plus en plus régulièrement ses cousins installés en Syrie puis traverse la frontière lui-même. Avant que les caméras internationales soient braquées sur le voisin syrien, il parcourt le pays pour développer son réseau d’informateurs et gagner la confiance des activistes. Lors d’un premier voyage, il enquête sur l’arrestation d'un gamin qui graffitait sur un mur des injures au régime : « J’ai rencontré la mère. Ils avaient arraché les ongles de son enfant. Depuis ce jour, les manifestations ont commencé à rassembler plus de monde. Le problème de ce régime est qu’il engendre la vengeance. Ils auraient pu arranger les choses facilement… mais ils ont préféré écraser leurs Rangers sur le visage des gens.» Quelques jours après son retour à Beyrouth, la révolution explose dans la ville de Homs. Rami retourne en Syrie et assiste, du haut d’une tour qui donne sur le square, au massacre d’une centaine de manifestants. L’enfer syrien commence. Quand les opposants comprennent que l’Occident n’interviendra pas, ils saisissent les armes. Pour le journal d’information « 7 à 8 », Rami est le premier à filmer l’Armée Syrienne Libre, déterminée à combattre la kalach à la main.

 

 

Avec l’interdiction pour la presse d’entrer en Syrie, le journalisme devient aussi un combat. Mais contrairement aux reporters fraîchement débarqués au Liban, Rami connaît parfaitement la région. Il contacte les activistes tous les jours, leur transmet ses dates et attend leurs nouvelles. « Je pars de Beyrouth jusqu’à la frontière où je rencontre un passeur, détaille-t-il. On la passe en marchant, je monte sur un scooter, puis je grimpe dans un camion qui transporte des armes en Syrie. On marche 50 minutes et je prends un autre scooter jusqu’à Kser où la situation est vraiment misérable : manque de bouffe, de médicaments et d’unité de sang ». Parfois, les passeurs annulent la traversée au dernier moment. Lors de son dernier périple, les activistes insistaient pour qu’il se rende à Homs. En arrivant à la frontière, mesurant la dangerosité de la situation, il décide d’annuler de lui-même la traversée. Après avoir pris une balle dans la jambe lors d'un précédent reportage, il refuse de prendre des risques qu’il juge inutiles. « J’ai eu raison cette fois-ci. Rémy Ochlik et Marie Colvin faisaient partie de ce ride et se sont fait assassiner par le régime de Bachar. »

 

Des barbes et des bombes

 

Un an plus tard, el-Assad continue de massacrer aveuglément la population syrienne. Mais Rami ne reconnaît plus toujours les soldats de l'Armée Syrienne Libre qu'il fréquentait auparavant. « Certains me disent maintenant qu’ils veulent prier et lire le Coran, ce qu’ils ne faisaient pas avant. A cause de l’hésitation internationale à supporter les révolutionnaires, Al-Qaïda se fraie un chemin en Syrie. Les barbes sont de plus en plus longues », précise-t-il avant d'expliquer les divisions d'une opposition où chaque confession ou groupe armé veut prendre le dessus pour croquer en fin de partie la plus grosse part du gâteau. Mais les répercussions du séisme syrien se font également sentir de l'autre côté de la frontière. « Deux mois avant le début de la révolution syrienne, le Hezbollah a renversé le gouvernement et pris le pouvoir au Liban par la force. Dès ce moment, on a commencé à ressentir une chute de la liberté d’expression», témoigne Rami en dévisageant chaque personne qui pénètre dans le café. Comme beaucoup de journalistes qui travaillent pour la presse étrangère au Liban, il a été invité par les services de renseignements à un interrogatoire. « Ils m’ont accusé de travailler pour la CIA, ce que je trouve plutôt flatteur car je ne pensais pas être assez malin pour ça », rigole-t-il. Son boulot pour TIME lui a coûté les reproches de nombreux amis d'enfance qui ne lui adressent plus la parole et les foudres des journalistes de la presse pro-Assad, auxquels il préfère répondre par une question : « vous préférez bosser pour les agences d’intelligence iranienne ? » Quand la tension monte au Liban et qu’il se trouve dans les quartiers du Hezbollah, Rami confesse devenir quelque peu parano. La peur de se faire kidnapper, interroger ou exploser : « J’ai toujours regardé sous ma voiture s’il n’y avait pas de bombe. Aujourd’hui, je me déplace seulement en taxi. Je sais que mon téléphone est sur écoute, on me l’a confirmé. » Avant d’ajouter, conscient que tout peut basculer d’un jour à l’autre : « Je n’ai pas peur car je ne fais pas d’erreurs. Mais si la révolution syrienne échoue, je devrai quitter le Liban. Tous ceux qui ont soutenu la révolution seront traqués. » Il sera alors temps pour Rami de ressortir le déguisement Adidas et le marteau, ni vu ni connu.

 

Remonter au deuxième étage

Taper un freestyle au troisième

 

Texte : J-RdL. Photos : LC

 

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