Beyrouth sur trois étages (2/3) : Zeid Hamdan

 

 

Un collectif hip hop redescendu de son nuage, un musicien électro dont le culte perdure, un reporter qui a frôlé de près les bombes humaines d’Al-Qaïda : dans cet immeuble bourgeois installé en plein cœur d’un quartier aux murs criblés de balles il y a autant d’histoires que d’étages. Découverte du Beyrouth underground, en 3 paliers.

 

Par Jean-Roch de Logivière, à Beyrouth (Liban). Photos : Louis Canadas

 

2ème étage: un thé chez Zeid Hamdan

 

8h40. Même s’ils peinent à couvrir le boucan des perforeuses, je me fais réveiller par les claviers qui s’échappent du second étage. Il reste vingt minutes à Zeid Hamdan pour répéter son morceau avant la coupure d’électricité de trois heures, qui frappe de manière aléatoire entre 6 et 18 heures. Le style de Zeid Hamdan c’est une mixture électro-pop qui semble arrangée sur un vieil harmonium d’église, mais sur laquelle s’élève un chant en arabe à vous flanquer des frissons. Zeid Hamdan, un nom que j’avais déjà entendu avant mon arrivée au Liban pour ses faits d’armes avec Soap Kills entre 1997 et 2005 ou pour les soirées Lebanese Underground parfois organisées dans les murs de la salle parisienne L’International. Zeid Hamdan, un nom qui revient souvent sur les lèvres de ceux qui fréquentent la scène indie de Beyrouth et qu’on lit parfois dans les crédits « bande originale » du cinéma libanais. Il m’est arrivé de descendre un étage pour assister aux sauteries qu’il donne chez lui. Entre deux verres de Château Ksara, chacun saisit un instrument, se laisse porter par le haschisch des montagnes toutes proches et par les clips qui passent en boucle sur l’écran.

 

Fuir Beyrouth

 

« Je venais de rencontrer Yasmine. J’avais 16 ans et je voulais absolument être proche d’elle. Je lui ai proposé de faire une carrière. Elle avait grandi en écoutant des classiques, mais quand elle chante en arabe, ça ne ressemble pas à l’original. C’est sensuel et suave. Je me suis mis à adapter ces chansons en créant des instrumentations minimalistes sur une Roland 303. » C'est dans un français parfait que Zeid évoque Yasmine, les débuts de Soap Kills et une histoire personnelle pas comme les autres. Né au début de la guerre, le musicien enchaîne les aller-retours en bateau pour Chypre en fonction de l’intensité du conflit, avant de s'installer pour de bon en France avec sa famille. A Beyrouth, la guerre figeait les importations de disques. A Paris, Zeid s'en met plein les oreilles : new-wave, disco-pop et, en repeat, la compile Rapattitude (1990). « Les libanais n’ont rien à voir avec les magrébins, mais je trouvais dingue cette façon de faire ressortir leurs racines arabes, détaille-t-il. J’étais à Paris mais je me sentais libanais ». Adolescent en France, Zeid Hamdan n’était pas le mec cool d’aujourd’hui mais plutôt le petit gros qui n’arrivait pas à sortir avec les filles et trouvait refuge dans la musique jouée sur une guitare empruntée à sa sœur. Pendant que le Liban brûle, il squatte les canapés des quartiers bourgeois de Paris et monte son premier groupe de rock. En 1990, ses parents retournent au Liban. Il les rejoint un an plus tard, sous la menace d'un proviseur qui veut l'envoyer en seconde technique.

 

Zeid est plus petit qu'une parabole

 

Savonner Beyrouth

 

Dès son retour, Zeid Hamdan monte un groupe en famille et joue dans les caves de Beyrouth, avec un nom à la mesure de l'endroit. « Avec les Lombrix, on était les premiers à sortir quelque chose d’après-guerre, explique-t-il. Quelque chose que les gens n’avaient pas l’habitude d’entendre car la musique s’arrêtait pour eux aux années 70. Nous, on aimait Portishead.» Le groupe se fait repérer par un producteur et Yasmine les rejoint. Quand les choses commencent à devenir sérieuses, son oncle et son cousin quittent le groupe pour retourner à leurs vies passées. Zeid et Yasmine sont enfin seuls. Ils obtiennent le soutien financier d’une télé locale pour produire un disque rock chanté en anglais. Puis font scandale avec un clip réalisé par leur manager, Wadih Safieddine, et shooté par Henri-Jean Debon (l’homme aux clips à mille euros) où Yasmine explose Beyrouth à coups de décharges de savon. Mais le duo préfère s’atteler à ce qui sera la marque de fabrique de Soap Kills : électroniser des chansons arabes classiques. Revisiter des morceaux populaires lourds avec des instrumentations modernes simples. Le concept séduit suffisamment en Europe pour que les libanais se penchent dessus. « Ici, les gens adorent ce qui est nouveau, mais rejettent ce qui vient d’un libanais. C’est un petit pays… on est les gars du quartier, analyse Zeid. Pour que ça marche il faut que ça vienne de l’extérieur, qu’on leur dise qu’il y a un bon groupe à Beyrouth ». Quelques articles de journaux américains et un disque qui se vend pas mal en Europe donnent assez d’élan aux autres groupes de la ville pour qu’on parle d’une « scène libanaise » au milieu des années 2000.

 

 

Se quitter à Beyrouth

 

Après trois albums dont l'excellent « Enta Fen » (2005), Zeid et Yasmine se rendent compte que la musique peut nourrir son homme. Mais cette prise de conscience révèle paradoxalement leurs divergences d’intérêts et d’ambitions. « Yasmine voyait les choses en grand. Elle ne voulait pas toucher 200 personnes mais 200 000. Ce qu’elle voulait, c’était le marché européen. Elle a rencontré un producteur qui l’a aidée à trouver les bonnes personnes. » En signant chez Universal, la jolie et mystérieuse Yasmine devient Y.A.S : une bombe électronique plus sexy et conforme aux réalités du marché international. Une envie d'Europe que Zeid explique aussi par l’inexistence des structures nécessaires pour qu'un groupe puisse s'émanciper au Liban. Et par un certain retard dans les mentalités : « Ce n’est pas la même chose pour une fille que pour un mec. Surtout qu’elle est trop jolie, ce qui fausse les rapports quand tu essaies de bosser dans un environnement machiste ». Hors de question pour lui de quitter le Liban retrouvé. Zeid a déjà goûté à l’Europe et ne veut pas s’enfoncer dans le confort qu’elle propose. Il préfère se débrouiller, donner quelques concerts, monter un peu sur les planches ou faire le DJ pour la radio locale. Pas évident de vivre de sa musique dans ces conditions, surtout quand l'administration lui met des bâtons dans les pattes. « Là je suis invité à jouer pour un festival français. Mais ils ne veulent pas signer car il faut faire des déclarations, des autorisations de travail… et ils me communiquent le montant du cachet en hors-taxe ».

 

Acheter du temps

 

Pour faire son beurre entre deux projets pas très lucratif, Zeid bosse parfois dans la pub. Composer des jingles pour la télévision est relativement chiant, mais permet d’amasser suffisamment pour se mettre à l’ombre quelques mois. Dans le genre commande, il préfère produire pour le cinéma . « Ceux qui te contactent viennent pour ton style, glisse-t-il. Même si certaines directions sont données, je me sens libre dans mes propositions. Je bosse sur le scénario ou directement sur l’image quand le film est monté ». Après l’expérience Mooz Records, stoppée par les bombes israéliennes qui pleuvent sur le Liban en juillet 2006, il est vital pour lui d’acheter du temps qu'il utilise pour monter son label autogéré, Lebanese Underground. Car Zeid Hamdan est un homme qui parle de cœur plus que de choix de carrière et qui aime monter des groupes en The, du rock de The New Government à Zeid and The Wings.

 

 

Mais comme s’il était nostalgique de Yasmine et des Soap Kills, c’est quand il programme ses machines sur des voix arabes classiques que la sauce prend le mieux. Il connaît la recette et fait preuve de flair quand il s’agit de dénicher les voix de la région : celle de la sensuelle Hiba Mansouri par exemple, mais surtout celle de Maryam Saleh. Sur le disque qu’elle prépare actuellement, cette fille un peu sauvage originaire du Caire chante avec fureur de la poésie égyptienne sur des beats électro / hip-hop. Un caractère bien trempé d’à peine 25 ans, déjà remarquée par les médias pour un disque de reprise folk de Sheikh Imam, le Bob Dylan égyptien. Mais Zeid a un nouveau poulain, Dani Baladi, dont j'entends parfois les vocalises du haut de notre 3ème étage : « J’étais à un festival de hard rock quand je suis tombé sur Dani qui gueulait comme un monstre dans son micro. Il me faisait peur. Quand le pote qui m’accompagnait m’a dit qu’il chantait aussi en arabe, je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose avec ce mec ». Pour comprendre l’ironie de la situation, il faut savoir que jouer le crooner sur des chansons arabes classiques à coup de « habibi » et d’envolées interminables nécessite une attitude parfaitement opposée à celle du chanteur du hard rock.

 

" Pourquoi veux-tu renverser le gouvernement ? "

 

 

Pour avoir fait quelques heures de cabane en juillet dernier, Zeid Hamdan sait que jouer de la musique librement au Liban peut aussi attirer des ennuis. Son détour par la case prison part d’une chanson railleuse sur l’actuel président libanais, le Général Sleiman, jouée avec ses amis guinéens. « En mai 2007, c’était un peu le bordel ici à cause du Hezbollah, témoigne l'ex-taulard. On a frôlé la guerre civile et le conflit s’est résolu avec l’accession au pouvoir du Général Sleiman. Alors j’ai fait une chanson satirique en le présentant comme le héros de la paix. Mais tout ça c’est de la foutaise. Il n’y a pas de héros, seulement de la manipulation. » A l'époque, la diffusion du clip vidéo sur YouTube ne fait pourtant pas un bruit. Deux ans plus tard, le réalisateur a la bonne idée de l’envoyer aux agences de publicité libanaises comme illustration de son travail. Colis interceptés, convocations au bureau de la sécurité présidentielle, huit heures en cabane et trois jours d’interrogatoire en mode « pourquoi veux-tu renverser le gouvernement ? ». L’affaire fait un boucan monstre sur les réseaux sociaux et la presse locale crie au scandale. Ses amis jouent de leur piston pour faire remonter l’affaire directement aux oreilles du président. A la libanaise. « Même dans un pays aussi intense que le Liban, tu ne peux pas prendre ça au sérieux. Mais les gens me critiquent pour cette chanson et m’accusent d’avoir voulu attirer l’attention. Il est vrai que ça m’a permis de faire des concerts et d’apparaître comme un révolutionnaire. Mais si je cherchais le star-system, je ferais autre chose », se défend Zeid avant de s’apercevoir que notre thé a brûlé.

 

Descendre au premier

Remonter au troisième étage

 

Texte : J-RdL. Photos : LC



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