A coups de pieds aux Kurdes

 

 

A deux pas de la très touristique avenue Istiklal, les autorités d'Istanbul ont fait une fâcheuse découverte : Tarlaba┼č─▒, un ghetto grouillant de tout ce que la Turquie compte de traîtres et de terroristes. Comprendre Kurdes, Roms et Arméniens. Alors, municipalité et promoteurs ont pensé à une solution simple - le bulldozer -, qu'ils ont baptisée d’un nom simple - la rénovation urbaine. Visite du quartier avant la construction des premiers shoppings et l’arrivée des premiers caniches.

 

Par Charly Andral avec Hazal Esker, à Istanbul (Turquie). Gif animés : Chloé Morisset

 

Depuis la Corne d’or, le boulevard Tarlaba┼č─▒ s’élève en pente douce jusqu’au cœur d’Istanbul. Des millions de touristes l’empruntent chaque année pour rejoindre, depuis l’aéroport Atatürk, l’incontournable Taksim, ses hôtels, ses shopping, ses discothèques. Centre névralgique de la nuit et du commerce, c'est ici qu'Istanbul affiche son visage le plus occidental, avec comme maquillage les Pizza Hut, Burger King et Carlton de toutes les mégapoles mondiales. Quartier dessiné pour les touristes et les classes supérieures, Taksim est propre sur lui. Des brigades tout de vert vêtues sillonnent en permanence l'Istiklal Caddesi, son artère centrale. D’une main les agents balaient, de l’autre ils collectent les déchets dans un petit bac. Pour mieux les balancer un peu plus tard, deux rues plus loin.

 

En contrebas de Taksim s'étale en effet ce qui a longtemps été le dépotoir de la ville turque : Tarlaba┼č─▒, un ghetto jonché d'ordures mais aussi, aux yeux de beaucoup de Turcs, peuplé d’ordures. Refuge des immigrés, QG des dealers et des prostituées dont l'entrée est défendue par un char posté devant le commissariat du quartier, Tarlaba┼č─▒ a dans les yeux quelque chose de Sin City. « Il y a cinq ans encore vous n’auriez pas pu arriver jusqu’ici avec votre appareil photo, à moins d’avoir ramené cinq gardes du corps », s'amuse Gecenin, qui tient une petite épicerie à seulement deux rues de Taksim. Dans la boutique à côté, Apo, l’électricien, suit le courant. « J’ai vu des gens se faire dépouiller juste devant ma vitrine, c’est vrai, mais le quartier c’est avant tout les dealers, analyse-t-il avant de poursuivre, la clope au bec. Ici chaque famille a quelqu’un dans le business. »

 

 

Rénover selon l’AKP

 

Seulement voila, à Tarlaba┼č─▒, depuis cinq ans, le négoce a changé de main. Dealers et prostituées laissent progressivement place à des hommes en cols blancs, mandatés par le gang le plus puissant à l'ouest du Bosphore : la municipalité de Beyo─člu, estampillée AKP, le « Parti de la justice et du développement » du premier ministre Recep Erdogan. Depuis 2006, la mairie a entrepris un vaste plan de rénovation de Tarlaba┼č─▒, dans l'idée de profiter de la localisation stratégique du quartier et de remplacer les seringues et les bas résilles par des « gift shops » et autres bureaux de change. Hôtels, mall, résidences de luxes : dans sa partie supérieure, Tarlaba┼č─▒ va devenir le prolongement de la touristique Taksim. En tout, près de 270 immeubles vont être rasés. Un lifting qui fait des heureux : la société GAP In┼čaat, aux commandes des pelleteuses, et quelques agents immobiliers, dont Avan, qui s'emballe. « Les loyers ont déjà triplé ici. On voit débarquer les étudiants, les artistes, les étrangers. Ça va devenir vraiment hype. »

 

En attendant la vague hype, Elnas étend son linge sur le balcon, imperturbable. « Je suis la dernière de mon immeuble, tous les autres sont partis, de gré ou de force. Alors je m’organise comme je peux. » Sous ses fenêtres s'étale un gigantesque amoncellement de poubelles, sur lequel règne un vieux chat pelé. Elle désigne un immeuble voisin : « Par là il y a eu des incendies, pour terroriser les habitants, les pousser à déménager. Dans ma rue, des messieurs sont venus menacer mes enfants, leur dire de partir. Il y a aussi eu les coupures d’eau et d’électricité. Tous mes voisins ont fini par craquer. » Lorsque des hommes sérieux avec des chaussures cirées sont venus frapper aux portes, les vieux et les analphabètes ont en effet signé des deux mains. La plupart ont cédé leurs biens à des prix dérisoires et se sont fait reloger à l’autre bout de la ville. Les habitants les plus éduqués ont réussi à vendre en faisant une petite plus-value, tandis que d’autres se sont lancés dans d’infinis recours juridiques. Pour les locataires, dans la plupart des cas, rénovation a jusqu'ici rimé avec expulsion pure et simple, à grand renfort policier. Même lorsqu’ils le pouvaient, les propriétaires n’ont pas eu l’autorisation de rénover leurs biens. La GAP In┼čaat, qui pilote le plan de rénovation, si. Coincidence, son PDG n’est autre que le beau fils d’Erdogan et une loi votée en 2005 par le gouvernement fédéral concernait précisément ce genre d’opération immobilière, facilitant notamment les procédures d’expulsions. Istanbul est désormais la cinquième ville au monde comptant le plus de milliardaires, et une bonne partie d'entre eux a fait fortune dans le bâtiment et l’immobilier.

 

Aladdin

 

A l’entrée du quartier un couple de touristes bardés de bagages tournent leurs guides dans tous les sens. Ils suent à grosses goutes, hésitent à s’aventurer plus bas. Ils cherchent leur hôtel. Au 28 de la Turan Caddesi, la façade en guimauve de la Full House Residency contraste avec les vielles pierres des immeubles avoisinants. Ici, ni linge suspendu, ni petite vieille derrière les vitres. « On a ouvert il y a un an, après avoir tout refait. Avant c’était des appartements », s'agite Say, le réceptionniste, costume-cravate et crâne couvert de gel. « C’est vrai qu’on a encore du mal à rassurer les gens, à cause du quartier, mais notre localisation est exceptionnelle. Quand toute la rue sera rénovée on pourra faire grimper les prix. »

 

Des cons et des illettrés

 

« Tout ça c’est une histoire de gros sous. On nous prend pour des cons parce qu’on n’est que de pauvres gens à moitié illettrés. » Campée sur son tabouret ┼×enay est amère. La matrone a 32 ans, en parait 50, et elle fulmine. « La mairie ne s’est jamais occupée de nous, parce qu’on est kurdes. » Avant de devenir fantasme de tous les agents immobiliers stambouliotes, Tarlaba┼č─▒ a en effet longtemps été le refuge de tous ceux que la Turquie proprette et nationaliste considèrait comme des traîtres : réfugiés kurdes, grecs, arméniens. Apo est l'un d'entre eux. « Parce qu’on est kurdes, qu’on vient de la campagne, on ne compte pas pour ce gouvernement. Il nous écrase comme on écrase des poussins. » L’électricien tape sur la table, allume une nouvelle cigarette. Lui a posé ses bagages ici il y a 23 ans, après avoir fui sa campagne, au Kurdistan. Quand son village a brûlé, sa famille a pris la route à son tour, « presque à poil », et l’a rejoint à Tarlaba┼č─▒. Apo parle d’un quartier digne, fier dans son isolement, insoumis. Il débite aussi des années de harcèlement policier, de tabassages et d'arrestations arbitraires. « Le nouveau Tarlaba┼č─▒ ? » Il marque une pause, souffle sa fumée. « Ils ne rénovent rien du tout. Ils ont seulement prétexté l’insalubrité et la sécurité pour mettre la main sur la zone. »

 

 

Dans les rues qui bordent le boulevard Tarlaba┼č─▒ les ouvriers sont déjà à pied d’œuvre. Les pelleteuses éventrent sans remord les immeubles centenaires. Au XIXème siècle, Tarlaba┼či était l’un des joyaux d’Istanbul. Peuplé par la diaspora grecque, le quartier a longtemps été le lieu de résidence des européens, des diplomates surtout. La ville était alors la capitale de l’Empire ottoman. Depuis, les ambassades sont parties et le centre de gravité de la ville s’est peu à peu déplacé. Faute d’intérêt, faute de moyens, les pouvoirs publics ont laissé le quartier pourrir. En bordure du chantier, les bâtiments encore debout ont été entièrement pillés. Plus une porte, plus une fenêtre. Des gravats, une odeur d’urine et quelques gamins pour qui ces immeubles fantômes sont devenus un terrain de jeux. Partie de cache-cache géante au milieu des planchers effondrés et des débris de verre.

 

Devant un bar désormais fermé, un groupe de jeunes explique pourquoi c’était mieux avant. Finie la vie de quartiers, les interminables parties de cartes, les voisins qui font les courses pour la vieille d’à côté. Les solidarités éclatent. Pour la plupart des habitants, la rénovation signifie aussi la disparition de leur gagne-pain. Les ateliers ferment, le cuir, la menuiserie, la couture. Les artisans plient bagages, baissent les yeux et haussent les épaules. Quand elle ne trône pas sur son tabouret, ┼×enay prépare du ‘nohut pilav’, du riz au pois chiches. La nuit, ses rejetons partent le vendre aux fêtards de Taksim. Et quand elle devra partir ? Pour une fois, ┼×enay reste muette. Elle aussi baisse les yeux et hausse les épaules. Plus loin, au pied d'un immeuble défoncé, trois jeunes, défoncés aussi, parlent foot. Galatasaray contre Besiktas. « Ce que change la rénovation ? » Le plus édenté d’entre eux regarde droit dans les yeux et sourit : « Bah, c’est la merde, ça nique tout le business ! » Ses potes éclatent de rire. Une voiture de police passe. Le petit groupe reprend son sérieux quelques instant, attendant qu'elle s’éloigne. « Bon, pour l’interview et les photos c’est pas possible. Mais vous nous prendrez bien un petit quelque chose ? »

 

 

Texte et photos CA. Gif animés : Chloé Morisset


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