Le quartier des morts

Situé aux portes de Beyrouth, le quartier de la Karantina est devenu avec le temps et l'histoire un lieu que les Libanais et le gouvernement ont préféré oublier. Pourtant, la mémoire est partout. Sous terre, derrière les murs d'un club ou dans les récits des habitants. La Karantina est morte, mais son âme danse encore.
Par Feriel Alouti, à Beyrouth
La Karantina, c'est d'abord un « no man's land ». Le sentiment de vide y est presque étouffant. La semaine, on y croise les ouvriers des quelques chantiers en cours et surtout les camions poubelles de l'entreprise Sukleen qui viennent déverser les déchets de l'agglomération beyrouthine. Le week-end, les lieux sont déserts. Les gérants d'épicerie scrutent le moindre visiteur. Dans les rues, il faut zigzaguer entre les check points de l'armée pour pénétrer davantage le quartier. C'est en s'enfonçant dans les allées étroites que l'on découvre des habitations, des enfants qui jouent dans les rues et de vieux messieurs assis à l'ombre des arbres. Derrière eux, du linge pend aux fenêtres d'immeubles prêts à s'effondrer tant la moisissure les ronge.
Synonyme de mort, de sang et de barbarie, la Karantina est devenue taboue. Un quartier que l'on dit «maudit», dont personne ne souhaite parler et où personne ne veut aller. L'État ignore ses habitants pour mieux occulter son histoire. Et pour cause, il n'est pas fier de ce quartier qu'il a longtemps surnommé « la ceinture de misère ». Sûrement pas fier non plus de ce qui s'y est déroulé en janvier 1976. Nous sommes au début de la guerre civile, la ligne de démarcation se dessine et s'apprête à diviser Beyrouth en deux. A l'Est, les troupes chrétiennes. A l'Ouest, les forces de gauche et les Palestiniens. La Karantina, située aux abords du port de Beyrouth, a le malheur de longer l'autoroute qui mène aux villes côtières du nord. Pour les milices chrétiennes, c'est une bataille stratégique : il faut « éradiquer » toute présence musulmane et faire tomber la Karantina. Le 18 janvier, les milices phalangistes envahissent cet immense bidonville et se livrent pendant plusieurs jours à des massacres, laissant entre 1200 et 1500 cadavres derrière elles. Parmi eux, des réfugiés palestiniens, des Bédouins, des Syriens, des Irakiens et des Egyptiens.

« Confronter les Libanais à leur histoire »
Après cet épisode sanglant, les survivants quittent les lieux et les Forces Libanaises, le parti chrétien conservateur de Bachir Gemayel, y établissent leur quartier général. Le quartier est « nettoyé » par les phalangistes, on y enterre les morts à la va-vite comme on pousse les miettes sous un tapis. A la fin de la guerre civile, en 1990, la Karantina devient une zone militaire sécurisée et c'est cette fois la mémoire tragique du quartier que l'on essaye d'enfouir.
En 2011, un Libanais décide de chatouiller les vieux démons et de se plonger dans l'histoire tourmentée de la Karantina. Réalisateur et compositeur, Nadim Mishlawi s'intéresse à un quartier qui n'a jamais été franchement verni. Lieu de quarantaine sous l'Empire Ottoman, quand on y enterrait les morts de maladie en catimini, devenu quartier des abattoirs de Beyrouth puis de l'immigration arménienne et palestinienne, la Karantina concentre dans ses murs à peu près tout ce qu'on fait de mieux en termes de bidonville. « En m'intéressant aux habitants et aux personnes qui travaillent ici, je voulais retracer l'histoire du lieu et confronter les Libanais à leur histoire, explique le réalisateur du documentaire Sector 0. Ce quartier est devenu une zone taboue que l'on veut oublier parce qu'elle renvoie à l'idée de massacre. »

Faire trembler les murs et les coeurs
Parmi les intervenants du film, un personnage détonne. Jeune architecte libanais de 43 ans, Bernard Khoury est celui qui a rendu célèbre la Karantina dans le monde entier. A la fin des années 90, à la recherche de terrains et désargenté, Khoury se tourne vers la Karantina, dont le prix au m2 est inversement proportionnel à la puanteur qui émane des rues. Un agent immobilier offre ses services. « Tu cherches un terrain à la Karantina, ça tombe bien je l'ai nettoyée en 1976. »
Bernard Khoury achète mais n'en oublie pas pour autant l'histoire du lieu. On est en 1997 et le jeune architecte, présenté par la presse libanaise et internationale comme « l'enfant terrible qui danse sur les tombes à Beyrouth », décide de construire un club dans le bidonville, le B018, espérant « provoquer un débat » et « mettre le doigt sur quelque chose ». Il opte alors pour la provocation, à coup de tables en forme de stèle, roses en offrande et photos de musiciens et de chanteurs décédés. A travers l'architecture du lieu, Bernard Khoury tient à conserver le sentiment de vide qui règne à la Karantina. La boîte de nuit est enterrée à trois mètres sous terre, comme les morts il y a presque 40 ans. « Je voulais que le lieu reste invisible, qu'il conserve cette absurdité. Mais grâce à ça, je l'ai rendu encore plus visible », confie l'architecte. En été, le plafond s'ouvre et la jeunesse branchée danse aux rythmes de la basse qui fait trembler les murs et les cœurs. « Les cicatrices de la guerre restent très visibles. Il n'y a pas de vie, il n'y a rien à la Karantina poursuit l'architecte, une pointe d'émotion dans la voix. Avec le B018 et sa musique, j'ai réussi à émettre des battements de cœur. »

Rumeurs et massacres
Aujourd'hui, les pulsations du B018 font écho à la vie retrouvée mais teintée d'amertume du quartier. Ce jour-là, la température frôle les 27 degrés, l'air est humide et les brumes de chaleur envahissent déjà Beyrouth. Khaled Mohammed al-Saïd est posté devant une épicerie. Assis sur une chaise en plastique et entouré par trois de ses six enfants, il vante la douceur de vivre de son quartier. « Ici, il y a une vraie liberté. Tu peux fumer le narguilé dans la rue ou improviser un barbecue. Personne ne dit rien. Ce serait impossible de faire ça à Hamra ou Achrafieh. (deux quartiers prisés de la capitale, ndlr) »
Né en 1958 à la Karantina, ce chauffeur de bus compte bien y finir ses jours. « Ici c'est très pauvre. Personne ne s'occupe de nous. Avant les élections, les partis politiques défilent, ils nous versent quelques billets et transmettent des consignes de vote », raconte-t-il désabusé. Au détour d'une rue, Khaled Mohammed al-Saïd croise l'une de ses soeurs, Ihssan. Assise elle aussi sur une chaise en plastique, elle discute avec l'une de ses voisines. A 52 ans, cette femme coquette vit seule depuis son divorce. Elle occupe l'appartement familial et compte sur la solidarité de ses frères et soeurs pour vivre. En épluchant l'album de famille, elle se souvient de l'exode et des rumeurs qui ont permis aux Saïd de quitter la Karantina deux semaines avant les massacres.
Après avoir trouvé refuge dans Beyrouth-Ouest, ce n'est qu'en 1994 que la famille réinvestit le quartier. « D'autres ne sont jamais revenus après la guerre. Ce quartier leur rappelait trop de choses. Pourtant, si les gens venaient ici, ils verraient que ce n'est pas un endroit qui fait peur, explique Ihssan. C'est la même chose avec l’État. Il nous abandonne parce qu'il veut oublier ce qui s'est passé à la Karantina. Ici, les morts sont partout. »
Texte et photos : FA
