Baha quoi ?

 

 

Le 16ème arrondissement parisien, c’est essentiellement des électeurs de droite, un bon pourcentage de rentiers et quelques fils de dictateurs africains. Mais c’est aussi ici que se trouve l'un des lieux saints du bahaïsme, religion en pleine croissance qui compte sept millions d’adeptes et à peu près autant de croyances diverses et variées. Reportage au cœur des quartiers chics sur une religion forcément pas comme les autres.

 

Par Anaïs Moutot, à Paris

 

Avenue de Camoëns, 16e arrondissement, Paris. Au fond du couloir d'un immense appartement de 200 m2 avec moulures, cheminées, boiseries blanches et parquet couvert de tapis fleuris, cinq personnes sont à genoux, le dos droit. Le reste de l'endroit est une succession de chambres à moitié vides toutes parsemées des mêmes photos d'un vieil enturbanné à la barbe blanche. Barbe blanche à la Tour Eiffel entouré d'une vingtaine de bruns moustachus. Barbe blanche assis, barbe blanche debout. Barbe blanche partout. « Son regard pénètre jusqu’au fond de nos êtres, explique Mecca, jeune femme qui vient de prier devant l'une des photos en question. Aujourd’hui, il était de bonne humeur avec moi. » Il, c'est Abdu’l-Bahá, fils du fondateur de la religion bahá’íe, pour laquelle le 16ème arrondissement est autre chose que le quartier le plus friqué et le moins funky de la capitale.

 

« Des étrangers viennent du monde entier pour voir l'appartement, confirme Nader, petit homme chic qui assure la visite, veste de tweed bleu et rides riantes au coin des yeux. Cet été il y avait des visites avec plus de 50 personnes. » C'est ici qu'Abdu’l-Bahá avait posé ses valises lors de sa venue à Paris en 1911 au cours d'un voyage de 4 mois qui l'a également conduit à Genève, Londres et Thonon-les-Bains. Or les Bahá’ís ont la mémoire longue. En 1996, l'un d'entre eux passe dans le coin et repère sur le balcon un panneau « A vendre ». Ses congénères et lui sautent sur l'occase, rachètent la boutique et y installent, en plein 16ème arrondissement, l'un des lieux sacrés d'une religion un peu spéciale.

 

 

Une religion freestyle

 

Fondée en Iran au milieu du 19e siècle par Bahá’u’lláh, un noble Perse ayant proclamé en 1863 être le porteur d’une nouvelle révélation, la foi bahá’íe rassemble aujourd'hui quelque sept millions de fidèles dans le monde entier. Elle a surtout un beau palmarès à son actif avec une présence dans 2100 groupes ethniques, 190 pays et 46 territoires dépendants, ce qui en fait la deuxième religion la plus représentée sur le plan géographique après le christianisme. Et si l’Inde est le pays où le nombre de Bahá’ís est le plus important, les communautés ne cessent de grandir en Afrique et en Asie.

 

Il faut dire que les Bahá’ís ont eu le nez creux pour s'assurer une clientèle nombreuse. Leur religion est en effet sans tradition et sans rites, centrée sur la croyance en un Dieu unique. « Les différentes religions ne sont que des révélations successives d'un même et unique Dieu, dont le message est adapté pour chaque époque », explique ainsi le mari de Mecca. En deux mots, même s'ils considèrent que le messager de notre époque est Bahá’u’lláh, les Bahá’ís acceptent la plupart des religions du monde, dont les fondateurs sont considérés comme des manifestations de Dieu. Pratique, car on peut croire en Adam, Moïse, Jésus, Mahomet, Krishna, Zoroastre ou Bouddha et être quand même Bahá’ís. « On ne se convertit pas à la foi bahá’íe, on se déclare bahá’íe, c'est une addition, pas un abandon des autres religions », confirme Mecca.

 

Forcément, ce jeu de poupées russes donne lieu à un melting-pot parfois surprenant. « Les prières peuvent être celles de la foi bahá’íe ou celle d'autres religions. Dans le groupe de pré-jeunes du 12e arrondissement par exemple, il y a deux jeunes filles musulmanes qui récitent des sourates», raconte AinsiIris, une jeune Bahá’íe de 23 ans. Elle-même issue d'une famille juive laïque originaire d’Israël, elle a été élevée en France au milieu de prières baha’ies chantées en hébreu. Bref, tout le monde fait un peu ce qu’il veut.

 

 

A la conquête du monde

 

En France, les quelque 5000 Bahá’ís représentent une aiguille dans une botte de foin. Cette minorité, peu exposée et peu connue, est pourtant présente dans environ 500 localités du pays. Et elle ne devrait pas s'arrêter en si bon chemin, si l'on en croit les efforts déployés par ses adeptes pour la faire connaître. Iris, par exemple, coordonne quatre classes de gamins entre 11 et 15 ans (les fameux « pré-jeunes ») et a réussi récemment à mettre en place un groupe de six gamins de 11 ans qui se rassemblent tous les mercredi pendant deux heures dans son petit salon du 19ème arrondissement, sur un grand canapé aux couleurs chatoyantes. Et même si la jeune femme précise que « le prosélytisme est interdit dans la foi bahá’íe », elle a décidé de refuser une promotion et un renouvellement de son CDD comme chargée de mission à la mairie d’Aubervilliers pour se consacrer à plein temps à la coordination des groupes de pré-jeunes de la région parisienne.

 

Là encore, les Bahá’ís jouent sur la tolérance comme avantage comparatif vis-à-vis des autres religions, en ouvrant les groupes de pré-jeunes à tous les enfants et pas seulement aux Bahá’ís. Iris explique ainsi que les idées de responsabilité et de liberté individuelle sont au centre des enseignements, d’autant plus qu’à l’âge de 15 ans, le jeune doit choisir lui-même la religion qu’il souhaite. « On refuse de traiter les adolescents comme des enfants, détaille Junior, un collègue de la jeune femme. Les jeunes étudient les concepts chers à la foi baha’ie : l’excellence, l’idée de service au niveau collectif ou individuel, le pouvoir de la parole, l’amitié, avant de choisir quelle activité de service ils souhaitent développer : nettoyer son quartier, planter des arbres, aider les personnes en maison de retraite, etc. »

 

Sophie Ménard

 

Mais la tolérance revendiquée par la foi baha’ie ne paie pas toujours. En Iran, avec près de 300 000 adeptes, les Bahá’ís constituent la minorité religieuse la plus importante du pays mais sont systématiquement persécutés par le pouvoir politique qui, depuis 1979, a assassiné plus de 200 d’entre eux et en a emprisonnés plusieurs milliers. Shahryar, réfugié iranien établi en France depuis 1986, raconte une vie faite de répression. « On était déjà considérés comme des parias quand j’étais enfant », détaille-t-il. « Les rares fois où nos voisins nous ont invités chez eux, on ne touchait rien, pas même les verres de thé, sinon on savait qu'ils les jetteraient après. Les enseignants à l’école parlaient de nous dans les cours d’histoire comme "ces sales Babis qui ont foutu le pays en l'air". » Pour tenter de venir en aide aux iraniens, le Centre national bahá’í français a mis en place depuis un an et demi un véritable Bureau des affaires extérieures et s'est offert le luxe d'une embauche à temps complet en recrutant Sophie Ménard. Joues fardées, paupières brillantes et cheveux blonds, la « ministre des affaires étrangères » passe l'essentiel de son temps à faire du lobbying  auprès du gouvernement français et des institutions européennes pour qu’ils fassent pression sur l’Iran. « Les persécutions se sont intensifiées depuis 2004 », insiste Sophie Ménard, qui tente de s’infiltrer dans le bureau d’Alain Juppé pour faire entendre sa voix. Depuis un immense appartement du 16eme arrondissement, des prières pour les droits de l'Homme s'élèvent déjà en direction du golfe persique. Mahmoud Ahmadinejad peut trembler.

 

Texte et photos : A.M




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