Tai-Luc : Manuel de politique punk (Leçon 2/2)

 

 

Suite de notre entretien avec le chanteur de La Souris Déglinguée, où l'on parle de l'Asie du sud-est, de racisme, de communisme, d'antiracisme, d'anticommunisme et un peu de rock'n'roll.

 

Par Nicolas Kssis-Martov, à Paris / Photos : Yann Levy et Tai-Luc

 

<< Pour la première partie de l'entretien, c'est par là

 

Quand vous sortez le morceaux « Jeune voleur » en 1983, le refrain fait « Frantz Fanon à la basse », une référence pas vraiment habituelle dans le punk français (Frantz Fanon est un grand penseur de la décolonisation et du tiers-mondisme, ndlr) ?

 

Ecoute, j’ai toujours entendu parler de ce livre à la maison. Ce n’était pas le grand-père qui l’avait ramené mais ma mère. Elle avait acheté pas mal de littérature dans ce style. J’ai récupéré sa collection lors de sa disparition, notamment l’exemplaire édité chez Maspero, en édition de poche, de « Les Damnés de la Terre ». J’ai donc lu cet ouvrage. Aujourd’hui je ne ressens plus le besoin de me repencher dessus, il est digéré, il appartient aux lectures de jeunesse. Pourquoi j’ai écrit ce texte en particulier avec la référence aux Fellaghas et à Frantz Fanon ?  Il faudrait poser la question à Jacno, qui ne peut plus trop répondre. Je pense que chez moi, il devait y avoir un peu de place pour Frantz Fanon, et bizarrement aucune pour Rosa Luxembourg. Pourtant, dans les étagères de ma mère se serraient également des livres de Rosa Luxembourg, mais cela ne m’a pas donné matière à écrire des morceaux. Pareil pour Louise Michel. D’ailleurs, j’ai lu plus tard que lorsqu’elle était en prison en Nouvelle Calédonie, elle n’affichait pas franchement une bonne opinion des Kanaks. 

 

C’était Léon Bloy (essayiste de la fin du XIXe, ndlr) qui dénonçait l’aventure coloniale  française, pas franchement un esprit progressiste...

Tu  me tends la perche. Souvent les anticolonialistes ne connaissent pas leur propre histoire. Les premiers anticolonialistes français s'avèrent souvent des gens de droite, réactionnaires entre guillemets, comme Léon Bloy justement ou même Charles Maurras, dont  je crois savoir qu’ils n’étaient pas franchement fan de « la plus grande France ». Au  contraire, ils désiraient  « une France repliée sur elle même ». Les instigateurs de la colonisation étaient plutôt situés  au départ à gauche sur l’échiquier politique, en tout cas des républicains qui voulaient apporter leur conception de la civilisation chez les autres. C’est bien généreux, mais après, dans le réel…

 

 

Dans de nombreux morceaux, tu t’amuses à balafrer les certitudes de certains de tes contemporains, parfois proches, ou même de « fausses blondes » rencontrées dans la rue, sur « la race et l’histoire » ( « Cœur de Bouddha » en 1979). Bref tu affirmes un antiracisme très sûr de lui, alors qu’à ce moment personne ne s'attend à la montée du FN.

L’antiracisme, j’ai été élevé dedans. Quand tu es né d’un couple viêt et français, ta mère va t’expliquer tout petit que tous les peuples sont égaux, etc. Elle a construit sa vie par rapport à cette vision angélique. Elle a effectué son premier voyage à l’étranger avant l’indépendance de la Guinée à Conakry. Elle a été émerveillé par l’Afrique, et après subjuguée par l’Asie. Elle s’est mariée avec mon père et elle s’est mise à fréquenter la communauté vietnamienne. Dans le séjour se trouvaient beaucoup de souvenirs de l’Afrique et de l’Asie. Le petit garçon que j’étais a toujours vu défiler à la maison des gens basanés, et il faut se rappeler que dans les années 60-70, c'était un pu moins évident qu'aujourd'hui. Cette perception du monde sans préjugés, je l'ai enregistrée dès mes premiers pas. Maintenant, malgré cette éducation, les préjugés ne font parfois que se déplacer. A un moment, je n’aimais pas les artistes en règle générale, par exemple. Mais ma conscience antirasciste était en effet assez naturelle. Or avec l’arrivé de Tonton et l’ascension d’une certaine association dont je préfère taire le nom (on suppose qu’il s’agit de SOS Racisme, ndlr), l’antiracisme a pris une tournure caricaturale, au point de se métamorphoser en métier, ce qui me semble légèrement paradoxal. La marche des beurs restait encore un événement et un symbole très fort. Mais ensuite quand tu vois que le président de cette fameuse association ne cherchait que le poste de premier secrétaire du PS…  C’est un peu comme lorsque certains jeunes gens d’Occident ou Ordre Nouveau faisaient flotter la croix celtique sur le Boul’Miche (Boulevard Saint-Michel à Paris, ndlr), alors que dans leur tête, ils avaient déjà programmé qu’un jour ils finiraient au RPR ou à l’UMP. Quand je lis dans les journaux que les militants de cette association ont du mal à s’imposer dans les banlieues, cela ne m’étonne guère. Cela ne m’étonnait pas à l’époque.

 

Le titre « As-tu déjà oublié ? » constitue donc un peu votre manifeste « premier degré » sur le sujet ?  

Ce titre, c’est un peu l’histoire de la civilisation et de l’intégration avec le rock’n’roll comme toile de fond. Peut-être que contrairement à beaucoup de mes contemporains qui s’exprimaient sur le sujet ou qui étaient dans les groupes « concurrents », j’ai eu le privilège d’être né ici et d’avoir été étranger jusqu’à 18 ans. Je n'ai acquis la nationalité française qu'en 1977, avant j’étais vietnamien, en application stricte du code de la nationalité. Les gens qui manifestaient en 1986 contre Pasqua à ce sujet, et tous ces artistes « engagés» qui jouaient sur des camions dans les cortèges, soupçonnaient-ils simplement la complexité des situations ? Pour comprendre ce type de problème, il faut peut-être traîner derrière soi une certaine expérience personnelle. J’ai découvert que je n’étais pas un citoyen français en 1969. J’habitais à Nogent-sur-Marne avec mes parents et ma mère devait m’obtenir un passeport pour que j’aille en suisse en classe de neige. Le policier lui a répondu que je n’étais pas français, et que cela ne changeait rien que je sois né à Suresnes.

Petit retour en arrière. La guerre d'Indochine, conférence de Genève après Diên Biên Phu. Des mesures sont adoptées concernant le sort des enfants des couples mixtes. Tous les cas de figure sont pris en compte. Pas seulement par les prédécesseurs de Pasqua mais aussi par le Pasqua vietnamien en face qui ne voulait absolument pas que tu deviennes français. Dans l’état d’esprit de la partie vietnamienne, ces enfants mixtes constituent une opportunité pour le pays, une sorte de cinquième colonne. Seulement va expliquer ce genre de raisonnement à des jeunes gens de gauche qui sortent du lycée. C’est pareil en chine. Un ami chinois qui a fini par devenir français me signalait son équation à ce propos : « un Français de plus mais pas un Chinois de moins ».

 

 

Cette expérience particulière t’amène à des textes anticommunistes, autre singularité à l’époque?

J’ai été élevé dans le communisme municipal, mon grand-père a été maire adjoint de la ville de Saint-Ouen. Ma vision enfantine du communisme municipal tourne autour de mon grand-père qui m’emmène à la fête de l’Huma, qui m’achète Vaillant et qui distribue l’Huma le dimanche sur les marchés. Des souvenirs plutôt plaisants. Je précise ces détails rétro pour expliquer que l’anticommunisme relève pour moi d’un tout, un peu comme la colonisation et la décolonisation, un processus contradictoire. J’ai un peu été aidé en ce sens par la famille vietnamienne aux USA, puis l’arrivée des boat peoples. Juste avant les élections de 81, je suis chez le paternel d’un pote qui est conseiller municipal PCF quelque part entre Sarcelles et Pierrefitte, et il me dit avec beaucoup de gentillesse : « il faut faire comme ton grand père, il  faut bien voter, parce qu’avec tous ces Chinois et Vietnamiens qui  arrivent en bateau , on est mal barré. Je ne dis pas cela contre ta famille, on la connaît, mais bon pense à ton grand-père, ces gens on ne sait pas vraiment pour qui ils vont voter plus tard. » Pour eux, l’arrivée des boat peoples incarnait une menace. Comment leur dire que s’ils perdaient les élections, ces pauvres gens n'y seraient sûrement pour rien et qu’il fallait leur laisser un peu de temps, vu ce qu’ils venaient de traverser, avant qu’ils se décident à voter progressiste.

Pour prolonger, au lycée, je dévorais  « Actuel », je te parle d'un temps ou j’avais les cheveux plus longs qu’aujourd’hui. J’adorais ce magazine. Quelques mois après la prise de Saïgon, je tombe sur le papier d’un certain Kouchner qui raconte que c’est le plus beau jour de sa vie. En 1979, à bord de son bateau « L’Ile de lumière », je suppose qu'il devait de nouveau traverser de nouveau le plus beau jour de sa vie en tentant de sauver les boat peoples. C’est le moment où débute La Souris. L’anticommunisme, c’est donc un peu l’avant et l’après. Quand je vois le devenir d’un Kouchner, comment il se compromet même avec le régime birman via Total,  voilà peut-être la source de mon fameux et légendaire apolitisme, je ne peux pas m’identifier à ces individus.

 

Dans votre public, dès le départ, des personnalités de tendances politiques très diverses, voire opposées, se côtoient. Du skin au drapeau tricolore sur le bomber à l’autonome d’ultra-gauche en cuir noir. Et cette alchimie a priori explosive perdure au fil des trente années de votre existence alors que le climat ne cesse de se tendre « en dehors ». Tu as des éléments d’explications ?

A l’époque de la fondation du groupe, en 79-82, il se crée une sorte d’osmose entre le public et nous, les musiciens. Grosso modo, les gens qui viennent à nos concerts nous ressemblent, quels qu’ils soient. Notre perception de la politique, même actuelle, vient de ces années-là et, même si on est un peu éparpillé à droite ou à gauche, quelque chose dans notre vision globale devait nous relier. Après, droite et gauche ont encore du sens aujourd’hui, personne ne peut le nier, mais au regard de l’Histoire ? En 1431, la guerre de cent ans avait aussi du sens : Paris sous occupation anglaise, les Armagnacs, les Bourguignons, les partisans de Charles VII, cela comptait pour ceux et celles qui vivaient durant cette période. Et maintenant, qu'en subsiste-t-il ? Depuis le départ, l’histoire de LSD forme presque une énigme, une concordance des hasards. Quand tu te lances dans une carrière artistique, il faut être un minimum extraverti, ce qui n’est absolument pas mon cas. Je ne suis pas Gogol 1er ou François Hadji-Lazaro (chanteur des Garçons Bouchers et de Pigalle, ndlr). Je suis tout  le contraire, je suis plutôt réservé. Chanter ne m’intéressait pas du tout. Puis il a fallu écrire des chansons, et comme personne d’autre ne se portait volontaire, je m’y suis collé. Pourtant, les reprises du Velvet Underground me suffisaient pleinement. Et puis il a fallu monter sur scène. Je fréquentais beaucoup les concerts et je me suis mis à réfléchir,  à penser à notre action, en me demandant à quel type de public nous allions être confronté. J'ai vite réalisé, à force de passer d'un squatt à l'autre, que ce public potentiel – entre bandes et diverses figures plus ou moins indépendantes du macadam – ne se révélerait pas forcément amical, peut-être hostile. Et en plus nous risquions de ne pas être aidés par la sonorisation dans les bars ou les petites salles, voire les chapiteaux. Il fallait donc se concentrer sur des choses simples, pas dix mille couplets et des refrains faciles à enregistrer. Les premiers textes de La Souris sont presque faits sur mesure pour un public hostile pas venu pour cela. Si tu prends « Jaurès Stalingrad », je pense que c’est la première chanson idéale pour « eux ». Ils ne comprenaient peut-être pas toutes les paroles mais ils savaient qu’à un moment il y aurait « Jaurès Stalingrad » à crier , comme un slogan ou de l'agit-prop. Après nous avons pu passer à des choses plus élaborées comme sur l’album « Eddy Jones » ou « Banzaï ». Finalement,  j’ai fait beaucoup de choses par défaut. Quand je me suis mis à pondre des chansons, mon objectif premier fut donc de composer les morceaux que j’aimerais entendre. Et peut-être que je voulais alors entendre le nom de Frantz Fanon dans une chanson. On parlait avant l’interview du concert de Lyon organisé par un groupe de supporters, les Bad Gones, qui a fait couler un peu d’encre sur les forums. L’un de ces supporters m’a expliqué qu’ils étaient juste le reflet de la société avec leurs 3600 membres, tous rassemblés autour de leur amour du club local. Les concerts de LSD  ressemblent aussi d'une certaine façon à cela. Un certain reflet de la société, avec ses bons et ses mauvais cotés, et apparemment depuis 30 ans les gens sont unis autour de nous par des bouts de musique et des ficelles de textes.

 

 


Antiracisme, anticommunisme, colonisation, Les paradoxes politiques de La Souris Déglinguée en 5 titres

 

« As tu déjà oublié ? » 1983

« Elle et lui, et toi et moi
Nous sommes tous des étrangers
Car pour nous y’a pas de place
Dans aucune de vos races

Nous sommes tous des étrangers
Etrangers à leur connerie
Eux ils ne comprennent pas
Mais toi tu sais d’quoi je parle »

 

« Jeune Voleur » 1983

« C’était un Fellagah

Menace sur l’OAS (…)

Frantz Fanon à la basse

Frantz fanon à la basse

Frantz Fanon à la Basse »

 

« En France » 1981

« Et pourtant on n'est pas c'qu'on appelle patriote,
Mais quelques fois on a, on a le coeur qui bat,
Alors on s'laisse aller à gueuler Vive la France.

C'est là qu'on est né en France,
C'est là où on vit en France,
C'est là qu'on restera en France. »

 

« Brigitte bardot cambodgienne » 1995

« Dans les années 70, les manifestants gueulaient
Des slogans révolutionnaires entre Bastille et République
Où sont-ils maintenant, auraient-ils des regrets ?
D'avoir soutenu le combat d'un génocide démocratique »

 

« Saint-Sauveur » 1983

« Son crâne est rasé comme un pré fauché,
Son cou est tatoué de toiles d'araignée
Sur son front y a marqué qu'il est fait en France,
Sur son bras, un dragon ou un soldat casqué.

 

Car il sait que pour lui y a pas trente-six métiers,
Y a pas de place pour sa gueule au palais de l'Elysée.
Il sait qu'il n'est qu'un Français parmi tant d'autres,
Pas plus con, pas meilleur, rien qu'un Français parmi tant d'autres. »

 

Propos recueillis par NKM / Photos : YL et TL

 



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