Tai-Luc : Manuel de politique punk (Leçon 1/2)

 

 

Cet homme n’est pas seulement le chanteur de La Souris Déglinguée, le seul groupe (avec les Wampas) survivant de la grosse époque du rock alternatif français, c’est aussi un type avec un parcours et une construction politique qui pètent la gueule aux clichés. Tai-Luc était vietnamien jusqu’à sa majorité mais n’est pas forcément anticolonialiste. Son grand-père était conseiller municipal communiste mais lui est anticommuniste. Entre deux concerts pour faire bouger les vieilles crêtes et les perfectos élimés, Tai-Luc nous raconte tout ça dans la première partie d'un entretien fleuve.

 

Par Nicolas Kssis-Martov, à Paris / Photos : Yann Levy et Tai-Luc

 

La Souris Déglinguée n'est jamais passée inaperçue. Meilleure formation de rock français de tous les temps pour ses défenseurs nostalgiques ou jugée inutile par Polydor qui considère ne pas avoir besoin d'autre groupe « punk » après avoir signé les Forbans, LSD a toujours marché seule, n'appartenant à aucune mouvance ou tendance. Issus de banlieues populaires, Tai-Luc, Rikko, Muzo et Cambouis n'ont rien à voir avec les premiers punks branchés parisiens ni avec la scène alternative des années 80 (Bérurier Noir, Ludwig von 88, Garçons Bouchers, etc), dont ils ne partageaient pas franchement le goût pour la commedia della arte gauchiste. Mais le parcours de La Souris Déglinguée est en soi une histoire des années 80, qui sent le cuir, la bière chaude et la sueur.

Tout débute donc fin 79, début 80, quand le boulevard des Italiens, la fontaine des Innocents ou le squat des Vilains voient des jeunes réinventer la légende des apaches des faubourg. Une cour des miracles avec plus de tipi que dans un camp indien : des fiftos futur bikers (des Del Vikings aux Sharks) des skinheads mahométans, quelques punks eurasiens, des dames d'Éthiopie et des demoiselles du Laos, des rockers de Belleville, un teddy boy de Romainville qui présentera à Tai-Luc deux petits gars de Saint-Denis surnommés Joey Starr et Kool Shen, une petite punk qui danse le bop en attendant de devenir une star de cinéma sous le nom de Béatrice Dalle, des bastonneurs anonymes, un psycho black terrorisant les salles à chacune de ses apparitions, un ex de la marine nationale bientôt reconverti dans l'animation pas toujours amicale des tribunes du PSG,… Les gueules de la raya sont innombrables, et La Souris Déglinguée leur claque toute la bise, semant ainsi le flou sur ses propres convictions politiques.

Car si le groupe n'a pas d'étiquette propre, il a toujours parlé de la chose, à sa manière, de l'hommage aux rebelles afghans face à l'envahisseur soviétique au souvenir de la guerre d'Algérie (« Les parents à Chantal ») et la défense des « heureuses parisiennes » d'origines algérienne ou cambodgienne (« Marie-France »). La montée du FN à partir de 1986 durcit les positions, beaucoup reprochant à La Souris son manque de rigueur idéologique et certaines mauvaises fréquentations. Pourtant, 20 ans plus tard, La Souris Déglinguée refuse toujours de faire le tri entre les « gentils » et les « méchants » dans les franges urbaines marginales. Installé dans la salle Capitan de la mairie du 5ème arrondissement, Tai-Luc, le leader de la bande, revient d'un concert à Lyon organisé par les Bad Gones, un groupe de supporters lyonnais pas franchement considéré comme progressistes, ce qui a une nouvelle fois fait siffler ses oreilles de La Souris. L'occasion de revenir avec l'icône Tai-Luc sur son background idéologique dans une interview au goût de manuel d'histoire politique.

 

Cruelles années 80...

 

The Ground : La Souris naît en 1979. A l'époque, le public punk parisien, ce sont un peu des gauchistes qui jouent aux voyous et des nationalistes qui jouent aux gauchistes ?

Tai-Luc : J’aime bien cette façon de présenter les choses. Il ne faut pas se le cacher, nous sommes en plein dans les années gauchistes. En septembre 1973, quand j'arrive au lycée Hoche à Versailles, je découvre d’un coté l’Uni, syndicat de droite, et de l’autre, après mai 68, un tas de jeunes avec des cheveux longs qui écrivent des slogans de Léo Ferré sur leur sac. Et moi au milieu, avec Jean-Pierre, notre futur guitariste, et un autre Jean-Pierre qui jouait de l’harmonica. L’ambiance de l’époque, ce sont par exemple les manifs contre la loi René Haby (loi de 1975 sur le collègue unique, ndlr). J'y allais à chaque fois, mais pas forcément pour les mêmes raisons que les autres.  Pour moi, c'était surtout l'occasion de sécher les cours et de prendre les transports en commun gratuitement, de la gare Versailles-Chantiers jusqu’à Montparnasse. Sauf qu'après, comme j'avais été viré du foot parce que je faisais trop de fautes et provoquais trop de penalties, j’ai été exclu des manifs, un peu pour des raisons similaires, parce que je ne collais pas trop à l’état d’esprit général. La majorité s’y rendait pour crier des slogans, coller des affichettes ou gribouiller des espèces de tags, des activités en rapport avec l’objet de la manifestation. Or moi je ne suivais pas trop les consignes. J’inscrivais sur les murs de la ville les noms des groupes que j’aimais bien comme les Flamin’ Groovies, ou des paroles de chansons. Inévitablement les  mecs me reprochaient toujours de manquer de respect envers la « mobilisation ». Finalement j’ai continué à prendre le train pour monter sur la capitale, tout en quittant le cortège pour me rendre dans les magasins de disques, comme l’Open Market, rue des Lombards, la boutique de Zermaty, ou Clémentine, rue de la Montagne Sainte-Geneviève, qui vendait des imports, des LPs de garage punk des Seeds ou de Question Mark and the Mysterians. La manif se résumait à l'opportunité de bifurquer vers les Halles, pas encore à la fontaine des Innocents, mais plutôt les rues autour, comme la rue Quincampoix. C’était un quartier chaud, il excitait un peu mon  imagination.

 

Tu avais des camarades plus sérieusement engagés autour de toi ?

Dans ma classe, des gars militaient pour être « solidaires de la sécheresse ». Je reproduis de manière un peu sciemment maladroite afin de rendre la façon dont les feuilles de chou étudiantes restituaient ce genre de « cause »... Comme si on pouvait être « en faveur » de la sécheresse. Je me souviens aussi d’un gars, un fils de commissaire habillé comme David Bowie, période post-décadente et provoc à Berlin, quand il portait un grand imperméable vert. Il était le responsable des lycéens de l’Uni sur Versailles. Mais déjà tout le monde cohabitait, les gauchistes avec les affreux de l’Uni, dans une ambiance étonnamment bon enfant.

 

Tu ne t’intéressais pas trop à ce qui se passait alors dans le monde, la Guerre froide, le Vietnam, qui te concernait directement ?

Ma perception des événements internationaux se résume en effet principalement à la fin de la guerre du Vietnam. Je ne te cache pas, honte à moi, que comme beaucoup de jeunes Eurasiens, j’étais totalement « déconscientisé » face à ce qui se déroulait là-bas. Je percevais vaguement toute cette affaire. Mon père, qui était donc vietnamien, n’en parlait pas à la maison. Ma famille était originaire du sud et elle nous a rendu visite jusqu’en janvier 1975. Les news ne me semblaient pas si mauvaises. C’étaient des Saïgonnais, assez préservés, malgré l'offensive du Têt en 1968 (une attaque surprise des communistes dans une centaine de villes en même temps, ndlr). Puis un jour, je visitais une parente à Marseille en 1975, Saïgon tombe le 30 avril, et mon père m’appelle pour m’apprendre que désormais mes cousines sont aux Philippines. Et après, au lieu de recevoir des lettres du Vietnam, nous avons eu du courrier de Californie. Je me suis posé alors quelques questions. En même temps en France, tout le monde partageait une vision tellement enthousiaste de la « libération » des deux pays, Vietnam ou Cambodge. J’ai lu deux ou trois articles ou bouquins certes. Cela restait livresque. Puis je me suis rendu aux Etats-Unis en 77. Déjà j’ai découvert le punk rock américain, pas franchement une mauvaise initiation, et en même temps j’ai été confronté à ma famille installée là-bas, toute cette communauté de viet-kieu (la diaspora vietnammienne, ndlr) en exil, à une grosse rancœur à l’encontre du nouveau régime. Leur point de vue n’était pas négligeable pour le jeune adulte que j’étais en train de devenir.

 

Doigt d'honneur

 

C’est le choc du coté paternel, mais du coté de ta mère ?

C’est autre chose. Mon grand-père côté français est né en 1908, il est originaire de la Baie de Somme, Berck-Plage. Encore un peu jeune pour le congrès de Tours, il rejoint le PCF dans les années 30. Le background du coté des grands-parents français renvoie à des histoires de classe ouvrière, de fête de l’Humanité, de francs-tireurs partisans. J’ai aussi baigné dedans.

 

C’est amusant, parce que La Souris n’a jamais joué à la fête de l’Humanité.

Ils n’ont jamais voulu de nous. Pas grave. J’ai bien mieux que tous les concerts de la fête de l’Humanité, j’ai des courriers personnels adressés à mon grand-père et signées Etienne Fajon (ancien directeur du journal L’Humanité, ndlr). Je n’ai pas besoin de m’y produire. Je dirais même que la fête de l’Huma, au regard de ce qu'elle représente depuis quelques années, ne se distingue guère des Solidays ou des Vieilles Charrues. Rien qu’une vitrine du show business français ou international.

 

RAS, autre groupe d’agités urbains issus de la proche banlieue parisienne, y étaient pourtant apparu en 1983

Oui, côté off, tu joues dans un stand, sur un tonneau renversé…

 

Pour reprendre, la famille se révèle très importante dans ta formation politique ?

Effectivement, tout ce que je viens de raconter contribue à une formation politique, même si apparemment je suis connu ou reconnu désormais comme le roi des apolitiques. J’ai quand même un héritage assez pesant par la famille, avec des oppositions idéologiques fortes. J’en suis le produit. J’ai assimilé les rancœurs des uns et les idéaux des autres, et aujourd’hui encore j’en tiens compte dans tous mes jugements.

 

Souvenir de Vientiane (Laos), 1989

 

On est frappé par ce qui distingue LSD du reste de la scène punk puis alternative : il y a un mélange assez exceptionnel d’antiracisme, d’anticolonialisme et d’anticommunisme, avec même un zeste de patriotisme. Un élixir idéologique aux ingrédients rarement mélangés en France, à la limite en Angleterre avec des formations de street punk comme Cock Sparrer.

Pour commencer par le dernier, c’est à dire l’anticommunisme, je dirais « qui aime bien châtie bien ». Mais revenons à l'anticolonialisme. Anticolonialiste, normal. J’ai un père qui est né dans une colonie de la « plus grande France », en Cochinchine. Je suis anticolonialiste au sens général ou générique du terme. Mon père m’a aussi toujours répété une idée forte en ce qui concerne la colonisation française. Selon lui, il ne fallait pas blâmer les Français, mais « soi-même ». Pour ce qui est arrivé à l’Annam, le sud tranquille pacifié, la faute en incombait d’abord aux Annamites, les gens comme mon père, qui se sont laissés soumettre. Selon lui, la colonisation est normale, ce qui ne l’est pas c’est de se laisser coloniser. Je savais que le cas du Vietnam-Laos-Cambodge ne ressemblait en rien à ce qui s‘est passé en Afrique du Nord ou en Afrique noire. Les Français sont devenus maîtres de l’Indochine avec un bateau et deux canons, et les Auvergnats n’ont pas cultivé les rizières à la place des Vietnamiens. Le pays a juste été administré par quelques français et quelques Corses, donc « honneur » à ces derniers d’avoir réussi à brider ainsi le pays (sic). Mon père précisait aussi qu’il y avait un temps pour tout, un temps pour être colonisé, un temps pour relever la tête. L’histoire du Vietnam se révèle de ce point de vue passionnante. La domination chinoise, puis la colonisation « européenne », la lutte  pour l’indépendance, puis le « communisme à l’essai », pour arriver aujourd’hui a ce retour à la case départ avec, un peu à l’instar de la chine, un parti qui se maintient au pouvoir tandis que dans la réalité, le capitalisme sauvage l’a emporté.

 

D’où ton rapport singulier au communisme, avec une prédominance dans ton analyse de la version asiatique de l’idéal de Lénine ?

Regarde, l’interview se passe dans la sa salle Capitan de la mairie du cinquième arrondissement, et nous sommes entourés par les fantômes des communistes indochinois. Plus bas, tu débouches sur la rue Lacépède, où a résidé Pol Pot quand il était étudiant en France. Son école se trouvait près du gymnase Amyot. Quant à Hô Chi Minh, il créchait du coté du passage des Patriarches, hébergé par les gens qui éditaient la feuille de chou « Le Paria ». Le Vietnam, je connais bien, il n’est plus vraiment exotique pour moi. En revanche, je me rends en Chine depuis 1981 et je t’avoue que je suis toujours fasciné par les régimes politiques de l’empire du milieu, quels qu’ils soient. Le Kuomintang ou le PCC de Mao, leurs aventures ou mésaventures, la Longue Marche (périple des membres du PCC en 1934-35 pour échapper au Kuomintang, le parti nationaliste chinois, ndlr), ou la longue fuite selon certains. En 2012, nous avons encore enchaîné des concerts sur place, et mon étonnement devant ce qui s’y passe ne faiblit pas.

 

Et la suite, c'est par là, la raya >>>

 

Propos recueillis par NKM / Photos : YL et TL

 



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