Ils se soignent au cannabis en France

 

 

Si vous avez trop regardé Weeds et que vous êtes persuadés que vous pouvez vous fournir en beuh thérapeutique aussi facilement que vous achèteriez une boite de Doliprane, vous vous plantez en beauté : il n’y a pas plus grosse galère. Et ceux qui ne peuvent pas faire autrement vous le diront. Sclérose en plaques, cancer, VIH, hyperactivité, leurs pathologies sont variées mais le but est commun : faire évoluer les milieux politiques et scientifiques sur le sujet.

 

En France, où la législation stricte interdit toute consommation et vente, les patients qui se soulagent grâce à la verte ne peuvent en effet compter que sur leur sens de la débrouille et leurs réseaux. The Ground en a rencontré quelques-uns, loin des clichés mais près du fumoir du Parlement européen de Strasbourg, où le premier colloque francophone consacré aux cannabinoïdes en médecine avait lieu fin octobre.

 

Par Laure Siegel, à Strasbourg

 

« La colère, l'incompréhension et l'espoir : voilà les trois choses qui m'amènent devant vous. La colère de me faire arrêter régulièrement, traiter comme un criminel, l'incompréhension face aux décisions des autorités de santé et l'espoir que ce genre de rendez-vous puisse changer les choses. »Devant un parterre de médecins, étudiants en pharmacie et autres patients réunis pour la première conférence francophone sur les cannabinoïdes en médecine, accueillie par le Parlement européen à Strasbourg, Jako impose son style. Casquette de rappeur et gros gilet aux motifs dorés, le quinquagénaire a passé sa vie à fuir. Fuir la police sur les toits de Paris à cause de la fumette et de petits vols (« des trucs de toxico »), mais fuir aussi le Sida et ses douleurs. Dans son hood, près de Trappes, il s’enfume pour soulager son esprit, ses jambes raidies, et stimuler son appétit.

 

A l'image de Susan Sarandon, digne mère de famille atteinte d'un cancer dans le mélodrame « Ma meilleure ennemie », les malades du glaucome, du VIH, d'hépatites et du cancer se sont mis au cannabis pour améliorer leur confort de vie depuis les années 70. « Je suis un militant du cannabis thérapeutique de la première heure. Je ne veux rentrer dans aucune association, je veux juste être écouté. On en a besoin pour survivre alors les autorités doivent nous aider, changer la loi pour qu'on ne passe pas notre temps devant les tribunaux », assène Jako, les traits saillants et le crâne rasé.

 

 

Jamais à l'abri d'une arrestation, la plupart d'entre eux font pousser des plants chez eux ou achètent leurs grammes à des copains plus doués en culture. Certains, heureux titulaires d'une autorisation délivrée par un médecin, souvent allemand ou suisse, peuvent aller se fournir dans une pharmacie aux Pays-Bas. Mais à leurs frais, et à leurs risques et périls : avec l'autorisation, ils ont le droit d'aller chercher leur consommation mais pas de la rapporter en France... Témoignages sous THC.

 

Jako, 53 ans : « T’as loupé les cours de testeurs à l’école de police, ou quoi ? »

« J'ai chopé le Sida dans les années 1980, à cause d'un tox qui se servait de mes seringues en scred. J'ai été moi-même toxico pendant 12 ans et j'ai fait trois passages en psychiatrie. J'en suis à une douzaine de trithérapies. Les premières m'ont fait perdre 20 kg en huit jours tellement c'était violent. Le cannabis, ça m'aide à gérer ma situation sans prendre de Prozac ou ce genre de merde, ça m'ouvre l'appétit, ce qui n'est pas du luxe vu comme je suis maigre, et ça m'aide à supporter les douloureuses neuropathies que j'ai dans les jambes. L'an dernier j'ai fait huit heures de GAV parce que les douanes m'ont chopé avec 415 grammes que je venais de ramener de chez un copain. C'était un sketch. Le mec teste un paquet avec son appareil, il est tout content, c'est bleu. Il prend un deuxième et là rien. Il comprend pas, il bousille 3-4 autres testeurs et là je l'ambiance : « Eh t'as loupé les cours de testeurs à l'école de police ou quoi ? » J'ai dû lui expliquer que je plantais des mâles et des femelles et que j'alternais avec l'effet placebo parfois. Ils n'y connaissent vraiment rien. Vu ce que je transportais, je risquais 20 ans de taule, mais j'ai été relaxé. C'est une première en France, j'espère que ça va faire jurisprudence. Mais ils ne m'ont toujours pas rendu mon matos ! »

 

Nicolas, 32 ans : « La morphine et les opiacés m’ont déglingué »

« J'ai développé la sclérose en plaques à cause du vaccin de l'hépatite B que l'on m'a administré à 16 ans. Mais je n'ai été diagnostiqué qu'il y a quatre ans. La maladie me paralyse davantage tous les jours, j'ai de plus en plus de mal à me déplacer. J'utilise mon vaporisateur et je mange des gâteaux au cannabis tous les jours. Le cannabis m'aide à limiter mes spasmes et les grosses fourmis dans les jambes. C'est pour mon confort de vie. Les médecins m'ont donné un jour de la morphine et des opiacés, ça m'a déglingué, j'étais totalement à côté de mes pompes, bon à rien. Soit ils nous soulagent correctement, soit ils nous laissent prendre ce qui nous fait du bien. En octobre dernier, j'ai été arrêté à cause des plants que je fais pousser chez moi mais j'ai été dispensé de peine vu mon état. Ca a été une victoire pour nous, mais du coup je fais profil bas pour l'instant, tant que la loi ne change pas. »

 

 

Véro, 46 ans : « En cookie, en thé, en vapo, en joint… »

« J'ai été héroïnomane pendant 17 ans, et ça fait 26 ans que je me traîne une hépatite C. Depuis une dizaine d'années, je ne prends plus que du cannabis. Ca m'a vraiment sauvé de l'héro et ça m'aide à me sentir bien. Tu crois que les antidépresseurs qu'ils te filent, ça donne envie de vivre ? J'achète à des copains qui me font des prix parce qu'ils ont compris ma situation, et je le consomme en cookie, en thé, en vapo, en joint, selon les moments. Je suis une trop mauvaise cultivatrice, chaque fois que j'essaie de planter, ils tirent vraiment une sale gueule. Chacun son métier. Moi je vends des articles et des produits à base de chanvre au marché, le maire du bled où je me suis installée m'a adoptée et le journal du coin m'a consacré toute une page. C'est génial, je fais ce que je veux et je m'en suis sortie. Je pense même ouvrir un musée du chanvre prochainement dans le village. Ils ont un musée de la pipe, mais rien à mettre dedans... Va falloir y remédier. »

 

Jean-Marie, 56 ans : « Je ne pouvais pas avaler ma salive pendant 48 heures »

« J'ai le VIH, l'hépatite C, je suis anorexique et déclaré bipolaire. J'ai fait 17 tentatives de suicide, dont une en me foutant une balle dans la bouche après la mort de ma femme. Je consomme du cannabis depuis plus d'une dizaine d'années, surtout parce que ça m'aide à relativiser et ça calme mes spasmes. Parfois, je ne pouvais pas avaler ma salive pendant 48 heures tellement j'avais mal. J'ai été un peu « pubard », un peu journaleux mais déclaré inapte au travail il y a quelques années. J'ai fait un séjour en psychiatrie : quand je suis sorti, je suis passé de cinq briques par mois à 600 euros de RSA, ça fait un choc. Donc j'essaie de m'arranger avec des voisins pour que je n'aie pas trop à dépenser pour ma consommation. Je me suis fait arrêter l'été dernier avec quelques grammes près de Bourges. J'ai pris trois mois de sursis. Il y a vraiment une justice à deux vitesses par rapport à d'autres qui ont été relaxés pour des quantités beaucoup plus grosses. C'est ridicule, je suis hyper-faible, je suis déjà tombé à 45 kg pour 1,82 m et la justice ne veut pas comprendre que j'en ai besoin pour me soigner. »

 

Le médecin suisse qui a fait ce Powerpoint a le remède qu'il vous faut

 

Alexandre, 39 ans : « L’herbe fournie par le gouvernement canadien est moisie »

« Depuis l'âge de 20 ans, où j'ai commencé une école d'ingénieurs, je fume pour lutter contre mon anxiété maladive et mon hyperactivité. Le monde m'oppresse, j'ai besoin du cannabis pour arriver à en faire partie. Je vais me fournir dans les pharmacies aux Pays-Bas car j'ai une ordonnance de mon médecin : c'est cher mais c'est la meilleure herbe là-bas, la plus clean. La dernière fois avec un ami, en rentrant en France, on s'est fait arrêter par les flics allemands avec 45 g chacun, notre prescription. Je me suis pris 900 euros d'amende et une immobilisation de véhicule. Il y a deux ans, j'ai perdu mon boulot, je suis tombé dans une grave dépression. Je me suis ressaisi, j'ai retrouvé du boulot au Québec et je fais partie d'un club de compassion (un dispensaire de cannabis médical, ndlr) là-bas parce que l'herbe fournie par le gouvernement canadien est vraiment moisie. En ce moment, j'ai toujours un procès en cours contre l'ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé, ndlr), que j'ai lancé pour leur expliquer notre situation : on fait une chose qui est illégale mais qui est essentielle pour nous. Alors qu'est-ce qu'on fait, vous continuez à nous refuser des dérogations à la loi et on continue à flipper pendant des années ? »

 

Propos recueillis par LS. Photos : LS.

 


 



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La fin de l'espèce (Gaëlle Pitrel)