Richard Grant : « On m’a accusé d’avoir envie de mourir »

 

 

Journaliste – explorateur comme il n'en existe plus, Richard Grant aime se balader dans les endroits les plus dangereux du monde, sans doute parce que les prêts immobiliers l’effraient plus que la mort. Un gringo dans la Sierra Madre, tout juste traduit en français (par l'excellente 13e Note éditions), raconte par exemple sa pérégrination à travers une terre mexicaine, vierge et remplie de narcotrafiquants, d'où il est revenu avec la peur de sa vie et un tas d’histoires de fous. Blouson de cuir sur larges épaules, Grant a l’accent british de sa naissance et le débit mitraillette de son Arizona d’adoption. Il raconte « la terreur d’être chassé » autant que ses méthodes de travail en milieu hostile, et avoue qu’il ne comprend toujours rien au Mexique.

 

Propos recueillis par Pierre Boisson

 

The Ground : Qu'est-ce qui se passe dans la tête d'un journaliste pour qu'un jour il se dise : « Je vais traverser la Sierra Madre » ?

Richard Grant : Qu'est-ce qui s'est passé dans ma tête ? La curiosité. Je vivais en Arizona et la Sierra Madre était là, juste derrière mon dos. C'était comme le Far West, mais le Far West qui existerait toujours, avec des mecs qui montent des mules, des chercheurs d'or et des indiens qui vivent dans des grottes.  J'écoutais les histoires qu'on racontait sur la Sierra Madre, je devenais de plus en plus curieux et j'en ai rêvé pendant au moins dix ans. Mais j'ai longtemps été trop effrayé pour y aller.

 

The Ground : Vous avez été poursuivi par des Mexicains fous, vous avez pris de la cocaïne avec des policiers, vous avez participé à des orgies rurales... Mais s'il ne devait rester qu'un seul souvenir ?

Richard Grant : Ce qui restera à jamais gravé, c'est la terreur d'être chassé. Tu as vu ce film, No country for old men ? C'est sorti après que je sois allé là-bas. Quand j'ai vu la scène où le mec est traqué par des Mexicains en camionnette, une sueur froide a commencé à ruisseler dans mon dos. (silence) Après, c'est vrai que je n'avais pas eu souvent l'occasion de prendre de la coke avec des flics. Mais un autre souvenir très fort, c'est la semaine sainte avec les Tarahumaras [semaine où Dieu participe à sa beuverie annuelle avec le diable et dont les indiens Tarahumaras se protègent en se soûlant eux-mêmes, NDLR]. Le titre américain du bouquin était d'ailleurs « God middle finger » parce que dans ce village il y a une statue de Dieu le majeur en l'air. Tous les autres doigts sont cassés. Ça, la musique, les mecs bourrés, c'est un sacré souvenir. Un français y est déjà allé d'ailleurs. Antonin Artaud. Il est devenu taré. Trop de peyotl. Bon, il était un peu taré de toute façon, non ? Il a écrit un livre très étrange sur la Sierra Madre, plein de visions.

 

The Ground : Le premier et le dernier chapitre du livre portent sur cette chasse dont vous êtes la proie. C'est la première chose que vous avez écrite quand vous avez commencé le bouquin ?

Richard Grant : Non, je n'ai pas écrit dessus pendant longtemps. J'étais traumatisé et je ne voulais pas trop me replonger dedans, c'était encore trop effrayant. Quand c'est arrivé, j'ai arrêté le voyage et je suis rentré chez moi. Mon plan initial était de faire tout le chemin, de descendre toute la Sierra Madre et je me disais parfois « je dois y retourner, je dois faire le dernier bout ». Mais non, je n'y retournerai jamais. (Silence)

 

The Ground : Quand vous êtes traqué dans une forêt par des Mexicains défoncés, vous pensez toujours comme un écrivain ?

Richard Grant : Toujours. Quand j'étais en train de prendre de la cocaïne avec les flics, je me disais « c'est une super matière ». Donc, laissez-moi vous montrer. (Il sort un petit carnet) J'en avais toujours un sur moi. Alors je m'absentais aux toilettes et j'écrivais comme un malade. J'étais défoncé mais je pouvais toujours prendre des notes. Il faut toujours prendre des notes. Avec les Mexicains, quand j'étais chassé, j'ai attendu des heures qu'ils aillent se coucher. J'avais mon carnet, alors j'ai pris des notes. C'est fou hein ?

 

The Ground : L'écriture n'était pas un peu tremblante ?

Richard Grant : Oh si. En plus, c'était dans le noir. C'est un livre de note, donc si tu le relis tu peux savoir si j'avais peur à ce moment là, ou si j'étais ivre.

 

The Ground : Vous n'avez jamais regretté d'être allé là-bas en dépit des recommandations inverses qu'on vous avait données ?

Richard Grant : Je crois que je me suis menti à moi-même. Je me disais toujours que ça ne pouvait pas être aussi terrible que ça. Aucun endroit n'est vraiment aussi dangereux que ce que disent les gens. Au cours de ma carrière de journaliste, on m'a toujours dit « vous ne pouvez pas aller là bas ». Quand j'écrivais des reportages sur les gangs du quartier de South Central à Los Angeles, on me disait toujours que j'allais me faire voler, dépouiller ou tuer. Rien ne m'est jamais arrivé. Je ne pensais pas que la Sierra Madre serait si dangereuse. Et d'ailleurs, jusqu'à ce que je me retrouve avec ces deux Mexicains, rien n'était vraiment arrivé...

 

The Ground : Et si c'était à refaire ?

Richard Grant : J'aimerais savoir ce qui se serait passé si je n'avais pas transgressé ma propre règle : « Ne jamais être seul, ne jamais partir sans un nom ». Mon erreur a été d'être trop confiant. Je suis allé tout seul dans un endroit, sans un seul nom. Et pourquoi j'ai fait cette erreur ? Parce que c'était censé être dans un lieu touristique. (Silence) Ce ne l'était pas. C'était une blanchisserie de l'argent de la drogue. Un camping privé pour narcotrafiquants.

 

The Ground : Aujourd'hui vous vous fixez d'autres règles quand vous partez en reportage ?

Richard Grant : Ne jamais utiliser le coffre fort d'un hôtel africain. Faire attention à la police et aux prostituées qui disent qu'elles ne veulent pas d'argent. Sinon, quand tu marches dans un endroit qui craint, j'ai remarqué que si tu trouves des yeux la personne qui va te poser problème avant qu'elle ne te voie, tu cesses d'être la cible. J'utilise beaucoup mes yeux en Afrique et dans les rues sombres.

 

 

The Ground : Après la Sierra Madre, vous ne craignez plus rien de toute façon ? 

Richard Grant : La Sierra Madre, c'est déjà loin (2003 ou 2004 selon les souvenirs de Richard Grant, ndlr). Le livre suivant se passe en Afrique. J'avais entendu parler d'une rivière en Tanzanie, la Malagarazi, et j'ai essayé de la descendre. Mais, à nouveau, les choses se sont mal passées (rires).

 

The Ground : Vous n'avez jamais peur de mourir ?

Richard Grant : Si. Certaines personnes m'ont accusé d'avoir envie de mourir. Ce n'est pas vrai. Ça me fait peur, mais j'ai aussi peur des prêts immobiliers. Et de la prison également, je crains la prison plus que tout. Je déteste me sentir piégé.

 

The Ground : En Français, le titre du livre est « Un gringo dans la Sierra madre ». Vous avez toujours l'impression de voir le Mexique comme un gringo ?

Richard Grant : Oui, sans aucun doute. J'ai passé beaucoup de temps au Mexique, mais ce qui paraît normal aux Mexicains me semble toujours étrange. On pense que le réalisme magique (insérer des éléments surnaturels dans un texte réaliste, ndlr) est un truc littéraire. Mais en Amérique Latine, les gens croient vraiment dans la magie, les créatures magiques, les vœux, et les écrivains écrivent sur ce que les gens croient. Quand j'étais dans la Sierra Madre, je voulais organiser une chasse à l'Onza – un croisement entre un puma et un jaguar - mais ils ont aussi un serpent qui peut mettre sa queue dans sa bouche pour rouler, un oiseau qui a une lumière bleue qui sort de la tête... Un jour, à Ciudad Juarez, je suis allé sur le lieu d'un crime. Une femme morte était renversée sur un canapé, sa cervelle avait éclaboussé une peinture en velours représentant un tigre. On a interrogé les voisins, photographié la scène. Le lendemain, on a voulu poursuivre l'enquête. La peinture en velours avait disparu, embarquée par la police, et les voisins s'obstinaient à dire qu'elle n'avait jamais existé et que la femme avait été bouffée par un vrai tigre qui appartenait à son petit ami... Quand tu crois à la magie, la réalité change. Nous, on croit aux faits, à ce qui peut être vérifié. Au Mexique, le gouvernement ment en permanence, la presse a toujours été peu fiable et les tribunaux ont toujours été injustes et corrompus. On ne peut pas faire confiance à ce que disent les médias et le système judiciaire est une vaste blague. Une peau de Tigre peut très vite devenir un tigre vivant.

 

The Ground : Dans le livre, vous écrivez : « J'ai prié pour qu'un miracle me soit accordé : comprendre le Mexique. » Ça n'a donc pas marché ?

Richard Grant : Je ne crois pas que j'ai une compréhension très fine du Mexique. Pour un Gringo si, mais les choses changent si vite. Depuis mon voyage, il n'y a plus d’État dans le Nord. C'est une nouvelle forme d'anarchie, peut-être même une vision de ce que sera le futur du monde. Il y a aussi eu 50 000 personnes assassinées et la drogue aux États-Unis n'a jamais été d'aussi bonne qualité, aussi peu chère et aussi facilement disponible. Felipe Calderon ne comprend pas son propre pays. Il vient de l'élite de Mexico, vit dans sa petite bulle. Il n'y a pas de fin à ça : si les États-Unis légalisent la drogue, ce serait terrible pour le Mexique. L'industrie de la drogue représente 50 milliards de dollars par an, le pays entier repose sur cet argent. Le Mexique est né dans la violence, c'est un pays avec une histoire terrible. Un cinquième des hommes mexicains est mort pendant la révolution et pourtant, ils ont survécu...

 

The Ground : Ces dernières années vous avez passé plus de temps à écrire des livres qu'à sortir des articles. Vous vous considérez davantage comme un reporter ou comme un écrivain ? 

Richard Grant : Je suis un journaliste free-lance. C'est le boulot que j'ai fait pendant des années et je n'ai publié que trois livres. En ce moment, je suis en train d'écrire une fiction. On verra si je suis un écrivain ou un journaliste. Mais j'écris toujours des articles, c'est juste que les livres prennent plus de temps. L'avantage, c'est que vous pouvez y transmettre tout ce que vous avez vraiment envie de dire. Avec les magazines, vous n'avez jamais le droit à suffisamment de mots. D'un autre côté, j'aime voyager et je déteste m'asseoir tous les jours pour écrire. Chaque matin, je regarde mon bureau et je me dis « mon Dieu, encore toi ».

 

The Ground : Internet a changé quelque chose dans votre travail ?

Richard Grant : Oui, je suis moins bien payé et j'ai moins de boulot. J'aime manger et boire du vin, et c'est de plus en plus dur de faire ça pour un journaliste free-lance. Et puis le journalisme perd en qualité. C'est grave pour la société. Si tu tapes « Malagarazi », un fleuve de 500 km, tu ne trouveras rien. Pareil, la Sierra Madre est censée être l’une des plus importantes régions productrices de drogue au monde mais si tu cherches « Sierra Madre + Drogue », rien ne sort. A un moment, il faut aller là-bas, sur le terrain.

 

PB

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