Dans les phares du taxi – Buenos Aires

 

 

Près de 3,5 millions d'habitants intra-muros, de 15 à 20 millions en comptant la périphérie, 200 kilomètres carrés, des gratte-ciels en construction et des bidonvilles en expansion, des Péruviens, des Boliviens, des Paraguayens : Buenos Aires est ce qu'on appelait en cours de géographie une mégalopole. Visite sur la banquette arrière de ses taxis, clope au bec et caméra au poing.

 

Par Marine Louvet et Lucie Rico, à Buenos Aires

 

30 décembre 2004. Dans une Argentine en sortie de crise, la jeunesse oublie les problèmes de fric en cramant la vie par les deux bouts. Bien aidée par un tsunami d'ecstasy et d'électro, la fête n'a jamais été si bonne dans la capitale. Alors, au crépuscule de l’année, ce sont près de 4500 personnes qui se pressent entre les murs exigus de Republica Cromanon, club de rock mythique de Buenos Aires, pour assister au concert de Los Callejeros. Problème : la salle est faite pour accueillir 1031 personnes, et certainement pas pour recevoir des fans argentins. Comme le veut le folklore du « rock nacional », le public participe en effet au show et fait péter des feux d'artifices au milieu de la fosse. Le bordel. Jusqu'à ce que le toit s'embrase et que les jeunes présents ce soir là se rendent compte que les issues de secours sont bloquées et que personne n'a même fait semblant de respecter les normes de sécurité. Bilan : 194 morts, 1432 blessés et un choc terrible dans la psyché nationale. Ce soir-là, les radios taxis crachent plus d'annonces que jamais. Secondant des services municipaux dépassés, les tacos enchaînent toute la nuit et les jours suivants des aller-retour pro bono entre l'hôpital, le club et les domiciles des victimes, devenant les héros de toute une ville.

 

Quand ils ne font pas l'histoire de Buenos Aires, les taxis la racontent. Dépositaires du lunfardo, l'argot porteno, ils perpétuent la superbe vulgarité des « la chatte de ta mère » et autres « la pute qui t'a enfanté » et parlent de tout ce qui compte. Le football, les femmes, la politique. Avec la verve du chamuyo - la drague à l'argentine – et, bien souvent, un niveau universitaire inattendu. Il faut dire qu'après la crise de 2001, lorsque les présidents changeaient chaque semaine et quand les plus affamés bouffaient des chats à Rosario, le taxi est devenu le refuge des classes moyennes déclassées. La licence officielle, qui aujourd'hui est fixée à 105 000 pesos (environ 16 000 euros), se négociait alors à moins de 1000 euros. Les médecins, professeurs d'université et autres fonctionnaires ruinés par la crise ont alors pris le volant pour tenter d’arrondir les fins de semaines, et les files de taxis vides roulant au trot à la recherche de clients potentiels se sont inscrites dans le paysage de la ville.

 

Avec près de 40 000 véhicules jaune et noir, Buenos Aires est la ville du taxi. Un pour 70 personnes : c'est trois fois plus qu'à New York et bien plus que n'importe où ailleurs. Ils transportent chaque jour environ un million et demi de passagers, loin devant le métro. Alors, comme il faut toujours commencer par rouler vite dans des taxis la nuit pour comprendre une ville, on a grillé des clopes et de l'essence dans les rues de Buenos Aires. La caméra allumée.

 

 

Images de ML & LR, Texte PB

 

 



La photo à la une

La fin de l'espèce (Gaëlle Pitrel)