Pour qui vote le sexe ?

 

 

Pourquoi les prostituées, les actrices olé-olé, les modèles érotiques ou les vendeuses de boutiques estampillées X n'auraient pas le droit de donner leur avis sur la présidentielle ? Pourquoi les putains des films, celles de Fellini et d'Hollywood, parlent d'amour perdu et de rêves brisés, jamais de politique ? Il y a pourtant, dans les arrières boutiques des sex-shops et dans les renfoncements miteux des bordels, des citoyennes avec des bulletins de vote sur la table de nuit. Début avril, un sondage Hot Video révélait que les électeurs de droite et du centre avaient une vie sexuelle moins intense que les gauchos. Le Ground a voulu inverser la perspective et soulever la question bouillante qui tourmente nos esprits : mais pour qui votent les travailleuses du sexe ? Enquête de trottoir, de shop et de plateau à l'entrée des urnes.

 

Par Julien Jégo, sous les néons.

 

Il y a, dans les quelques dizaines de mètres qui séparent les stations de métro parisiennes Blanche et Pigalle, une couleur de campagne électorale. Comme dans un meeting à Vincennes ou à la Concorde, les appareils photos crépitent, les néons grésillent, ça chante et ça applaudit. Comme dans un marché dominical, les arpenteurs de trottoir se disputent le badaud à coup de propositions indécentes. Pas de taxes sur les plus riches, pas de nouveau plan de rigueur, mais une bataille en dentelle, avec show privé et table dance.

 

Quelque part dans cette arène de néons SEX, Morgane tient le haut du pavé, mieux gaulée qu'un François Hollande post-Dukan. A 26 ans, elle est auto-entrepreneuse, spécialisation escort à domicile, secrétaire générale du STRASS (Syndicat du TRAvail Sexuel) et accessoirement auteure d'un mémoire sur Camus et les nihilistes. La jeune femme suit la présidentielle de près, n'en déplaise aux clients : « Je suis accro à l'information et à la politique, je ne peux pas me passer de Twitter plus d'une heure ! » Pourtant, les 22 avril et 6 mai prochains, elle sera à Istanbul pour assister à une réunion de l'AWID (Association for Woman's Right in Development) et n'a pas prévu de passage par la case commissariat pour faire procuration. Cette militante pute et fière de l'être a bien compris que les prostituées ne représentaient pas un réservoir de vote suffisant pour être prises en compte dans une campagne électorale. « Le vote des putes n'est pas le plus important. Ce que nous voulons ce sont des droits. »

 

 

Sauf qu'à force de changer de trottoir au moment d'aborder la question du travail sexuel, les partis politiques s'enferment dans des propositions souvent inadaptées. « La campagne est pathétique, comme toujours, explique-t-elle. Au fond, les politiques veulent que l'on disparaisse pour ne plus troubler leur modèle patriarcal. » Et si Morgane ne cache pas une inclinaison pour une gauche qui lui semble plus progressiste sur la question des minorités, elle n'épargne personne et tire à bout portant. « Les partis de gauche, sous couvert de bonnes intentions parfois sincères, nous poussent aussi dans la merde. Pareil pour les femmes, je trouve ça bien qu'il y ait des candidates mais ce n'est pas pour autant qu'elles sont plus respectables que d'autres politiciens. Nous, on est plus une minorité qu'autre chose, alors homme ou femme c'est kif-kif. » Une manière de dire que les bulletins des putes ne pèseront de toute façon pas bien lourd dans les urnes. « Chacun deale avec un système qui ne lui convient pas forcément. Il y a différentes façons de le faire mais, pour moi, le vote n'en est pas un. »

 

« On se croirait à la veille de la seconde guerre mondiale »

 

Rachelle, elle, a 30 ans, et un CV long comme le bras. Une double licence, une maîtrise et un doctorat inachevé, voilà pour la partie « Formation ». La case « Expérience professionnelle » est elle aussi bien garnie : 13 ans comme modèle érotique, actrice X depuis sept et auteure de « fiction porno ». Politiquement, elle se définit comme « peu engagée mais avec une sensibilité de gauche » et se rappelle de ses premières manifs en 1998 pour s'opposer aux lois Allègre. Pourtant, la méfiance règne et Rachelle renvoie les clients dos à dos. « Les politiciens ont grandi ensemble, se sont retrouvés sur les bancs de l'ENA ensemble, ont mangé à la même table le midi et n'ont de toute façon plus vraiment de pouvoir. Aujourd'hui, ce sont les patrons du CAC 40 qui mettent en place les réformes. »

 

Si l'industrie du sexe partage le scepticisme déçu d'une bonne partie de la population, Rachelle explique que son travail a quand même un impact sur sa manière de voir la politique. « Vendre son corps n'est pas anodin, c'est notre seule force de travail. Comme dans les traditions de gauche, nous sommes dans une démarche de lutte. Lutter contre les stéréotypes, contre une pression sociale, tout ça se rapproche des valeurs de gauche », confie-t-elle, en glissant au passage que son vote ira quand-même pour Mélenchon.

 

Son souhait pour le quinquennat à venir, c'est la réhabilitation de la notion d'éducation. Pour cette actrice porno, éduquer c'est refuser la violence : « les discours que l'on entend en ce moment sont très durs. Marine Le Pen par exemple cache un discours violent par un ton différent de celui de son père mais les idées sont les mêmes. » Elle s'amuse ainsi de sa proposition sur le contrôle de la pornographie sur Internet : « elle veut mettre en place une loi qui a été adoptée dans certains pays islamiques. » Surtout, elle appelle à un apaisement des tensions que la « droite a créées pour mieux diviser. Ils sont sur une vague dangereuse. On se croirait presque à la veille de la seconde guerre mondiale ».

 

 

Ils gouvernent le monde

 

Pigalle a la beauté des quartiers qui ne dorment jamais, et ses petites rues regorgent de surprises. Au milieu de la nuit, les néons post modernes du sex-shop d'Anaïs aguichent le client. Paradant entre des martinets en sky blanc, des cravaches rouge passion et un beau présentoir à godemichés, l'hôtesse prévient la clientèle : « On ne teste pas les produits en boutique mademoiselle ! », avant de se mettre à table. Parler de la campagne ? « Avec plaisir, c'est une si grande mascarade ! Mais attention, je suis une emmerdeuse, parce que j'ouvre trop ma gueule ». Et, effectivement, quand elle dévoile ses dessous , Anaïs fait trembler la classe politique. « De toute manière, ils font partie du même clan, ce sont tous des Illuminatis. D'ailleurs, ils vont bouffer tous ensemble au resto le mercredi soir. » Dès lors, à quoi bon aller voter, puisque c'est le « chef-chef » qui décide de tout ? « C'est lui qui choisit qui doit se planter et foirer sa campagne, qui doit la réussir et devenir Président. A la fin, tout le monde va s'y retrouver, car chacun aura son salaire d'Illuminati en début de mois. »

 

Employée dans le sex-shop, Anaïs rêve de vendre ses propres martinets et autres jouets du bonheur dans une boutique à elle. Mais, selon ses sources, les Illuminatis n'aiment pas l’entrepreneuriat indépendant. « Sarko, c'est le patron du CAC 40, il faut pas se leurrer ! La crise arrange tout le monde, ils nous foutent dans la merde pour qu'après on ne puisse plus rien faire. » Car oui, même l'industrie du sexe est touchée par la crise : « les gens sont stressés, donc ils baisent moins. Et moi on m'engueule parce que je ne fais pas assez de chiffre. » Dans une telle situation, que l'on craigne les banques, les médias ou les Illuminatis, on vote Mélenchon. Sur les trottoirs de Pigalle, Jean-Luc cartonne. « Il a l'air différent, et il tape sur les autres », détaille Anaïs, avant de relativiser. «Mais j'ai vu sur Internet qu'il était franc-maçon. Quoi qu'il arrive, on vote pour du noir foncé ou noir clair, ce n'est pas un choix. Dans dix ans, ils auront établi leur Nouvel Ordre Mondial, et là le vote sera interdit. Pour les avoir il faudrait qu'on s'y mette tous et qu'on leur botte le cul. » Comme quoi, la présidentielle reste une histoire de fesses.

 

Texte et photos : JJ

 

 

 

 

 

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