Quand Bukowski marchait sur Paris

 

 

Depuis son passage dans Apostrophes en 1978, le génial écrivain américain Charles Bukowski (décédé en 1994) garde dans l'imaginaire populaire français une image de gros poivrot qui a foutu le boxon chez Bernard Pivot. A l'occasion de la sortie le 7 mars 2012 de l'inédit Shakespeare n'a jamais fait ça (13e Note Editions), dans lequel le Buk raconte son séjour en France et en Allemagne, nous vous livrons le récit tout en témoignages de cette folle semaine passée entre les murs de sa chambre d'hôtel à boire du Riesling en répondant à des interviews. Et nous vous donnons rendez-vous samedi 10 mars pour découvrir les bonnes feuilles du bouquin.

 

Par Pierre Boisson, Raphaël Lizambard et Thomas Pitrel, à Paris intramuros

 

Avant de se transformer en loup-garou, Charles Bukowski avait réussi à captiver et émouvoir son public. Après un repas bien arrosé avec ses deux éditeurs français, Raphaël Sorin et Gérard Guéguan, il était déjà abimé en arrivant sur le plateau. Mais interviewé en début d’émission, il avait su faire jouer sa voix nasillarde et son bidi mal allumé pour évoquer son étonnement de ne plus être un clochard, sa peur de la célébrité et sa volonté littéraire de rendre beau le moche. « J’habille la vérité, j’orne la vérité pour que la vérité devienne intéressante, traduisait en direct l’interprète Christopher Thiery. La vérité des philosophes, des grands esprits de tous les temps, (…) c’était une vérité tellement ennuyeuse que finalement personne ne les a écoutés. J’essaie de faire en sorte que la vérité soit une jeune fille en très jolis petits dessous et en minijupe, de manière à ce que les gens la regardent. » Cinquante minutes et quelques godets plus tard, Buk se faisait virer du plateau d’Apostrophes par Bernard Pivot, après avoir tenté de regarder sous la jupe de l’écrivaine Catherine Paysan. Une fois de plus, ce 22 septembre 1978, l’alcool avait aidé Charles Bukowski à embellir la vérité.

 

« Le chef des punks »

 

Lorsque l’écrivain débarque en France une semaine plus tôt, flanqué de sa compagne Linda Lee et du photographe Michael Montfort pour faire la promo de L’Amour est un chien de l’enfer, les éditions du Sagittaire l’installent à l’hôtel des Saints Pères, dans la rue du même nom. « Ah oui ! Je m’en souviens, s’exclame aujourd’hui Françoise Salmon, la patronne de l’endroit. A l’époque je n’étais que réceptionniste, je venais d’arriver. Disons que c’est un personnage plutôt marquant, on peut difficilement l’oublier. Il était d’origine polonaise, non ? Allemand ? Oui, ça se voyait à son allure. Et puis il avait un visage abimé, surement par l’alcool, déjà, il avait un fort penchant pour le vin blanc. » Une version confirmée par l’intéressé dans Shakespeare n’a jamais fait ça, le récit de son séjour en Europe, publié en français le 7 mars 2012 (13e Note Editions). « J’ai appelé la réception pour réclamer cinq bouteilles de vin et Linda Lee et moi on s’est mis au lit pour picoler. Ces deux éditeurs français publiaient quatre de mes livres. Après une ou deux bouteilles, j’ai pris le téléphone pour les appeler. »

 

Bukowski ne sait pas encore que Sorin et Guéguan lui ont programmé un marathon d’interviews avec un large échantillon de la presse française. « Même L’Huma avait envoyé quelqu’un, rigole Sorin. Je l'avais mis là-dedans comme un fauve en cage, il est resté plus ou moins cloîtré pendant huit jours. Il commençait à en avoir assez. Je déjeunais avec lui, je le surveillais un peu, comme je savais bien qu'il avait la réputation d'être éruptif. » Parmi la douzaine de journalistes que rencontre Bukowski durant ces quelques jours, il en est un qu’il identifie comme « le chef des punks de Paris ». « Arrivé avec ses fringues en cuir constellées de fermetures éclair, il a déclaré être à plat et avoir besoin d’un peu d’héro pour remettre la machine en route, je lui ai expliqué que je n’avais rien sur moi. » Le hasard faisant bien les choses, Buk vient de rencontrer Alain Pacadis, ambassadeur du punk en France et « reporter de l’underground », qui s’est fait remarquer plus tôt dans l’année en affirmant son attirance pour les perversions sexuelles en tout genre et son dégoût de l’amour sur le plateau… d’Apostrophes. Lorsque Pacadis pose son minicassette Crown CTR 325 W sur la table du patio de l’hôtel des Saints Pères, il commande une bière, Bukowski deux, et les loustics se lancent dans une discussion à bâtons rompus sur l’alcool, la drogue et les prostituées mais aussi sur Amanda Lear, « l’ex-petite amie de Dali, qui chante de la disco maintenant ». Et puis les deux hommes évoquent l’émission à venir dans un dialogue prémonitoire.

 

Alain Pacadis : « Tu dois passer à Apostrophes demain, c’est une émission que j’ai faite, il y a quelques mois.»

Charles Bukowski : « Oui, je crois que je vais boire beaucoup demain aussi. »

Alain Pacadis : « Fais très attention, parce que quand j’y suis passé, ils ont dit que je ne pouvais pas boire d’alcool avant la fin de l’émission, j’ai été obligé de ressortir pour trouver une bière. »

Charles Bukowski : « Heureusement que tu me préviens, j’apporterai mes deux bouteilles de vin. Ils m’ont dit que là-bas, il y aurait du vin, mais je ne l’ai pas cru ! » (L’Echo des Savanes, novembre 1978)

 

Chronologie éthylique

 

Arrive ce vendredi 22 septembre, jour de l’émission qui doit clore la tournée promotionnelle de l’écrivain en France. En début d’après-midi, profitant d’un rare moment de répit, Bukowski parvient enfin à sortir faire un tour dans les rues parisiennes, fouetté par le vent froid de l’automne et accompagné de la photographe Sophie Bassouls. «  Il était ému, très ému parce qu'il me disait : « ça c'est l'hôtel où est descendu Hemingway quand il est venu à Paris », se rappelle Bassouls. Il m'a dit quelque chose comme « give me emotions » et il voulait à tout prix que je le photographie devant l'hôtel. Il se sentait en osmose avec Hemingway. On s'est baladé dans le quartier de Saint-Germain avant de s’arrêter dans un café qui s'appellait Le Rouquet. Il a pris un verre de vin blanc, peut-être deux. On est passé à Saint-Sulpice, on a fait un petit tour mais Bukowski n’était pas un grand marcheur, il s’arrêtait tout le temps pour regarder un truc. » Sophie Bassouls charge sa pellicule Kodak Safety film 5063, appuie sur son déclencheur, et mitraille Bukowski dans les rues de Paris avant de le conduire dans l’appartement d’Edgar Reichmann, critique littéraire du Monde, pour la dernière interview de la presse écrite. « Il y avait une bouteille de whisky qui descendait à vue d’œil, raconte la photographe. Bukowski avait quand même une bonne capacité d'absorption, même si à la fin il était un peu… fatigué. » Reichmann, lui, a un souvenir un peu différent de la chronologie éthylique : « Il est arrivé à la maison ivre mort à un point invraisemblable. Je ne me rappelle même plus de l’interview. J’ai fini par réussir à le faire sortir, il balbutiait… »

 

Charles Bukowski a bu tout le vin de l'avion. © Michael Montfort.

 

Lorsque Raphaël Sorin le récupère à son hôtel, sur les coups de 20h, il tente de le briefer avant l’émission, qui doit débuter aux alentours de 21h30. « Je lui ai raconté qui il y aurait, détaille Sorin. J'ai beaucoup insisté sur Gaston Ferdière, parce que les Américains connaissent Antonin Artaud, donc je lui ai dit que c'était le psychologue qui avait un peu martyrisé Artaud avec des électrochocs. Du coup il l'avait un peu dans le collimateur. Sinon les autres il ne savait pas qui ils étaient évidemment. » Les autres, ce sont donc Catherine Paysan et sa jupe fendue, François Cavanna venu présenter ses Ritals, ainsi que l’ouvrier autogestionnaire Marcel Mermoz. Une quinzaine de minutes avant la prise d’antenne, Bukowski se présente dans les fameux studios de la rue Cognacq Jay accompagné de deux bouteilles de vin blanc alsacien, auxquelles s’ajoutent les deux bouteilles de Sancerre fournies par une production conciliante. « On m’a demandé de m’asseoir en face du maquilleur, raconte Buk. Après m’avoir fardé de plusieurs poudres, vite aspirées par la peau grasse et grêlée de ma tronche, il a soupiré et m’a congédié d’un geste de la main. (…) L’animateur (Bernard Pivot, ndlr) était censé être connu dans tout le pays mais il ne m’impressionnait pas des masses. Je me suis installé à côté de lui, il tapait du pied. Qu’est-ce qui va pas ? je lui ai demandé. T’as le trac ? Il n’a pas répondu. J’ai rempli un verre de vin que je lui ai collé sous le nez : Allez, bois un petit coup... Ça te fera du bien au gésier...
Avec dédain, il m’a fait signe de la boucler. »

 

« Un petit canif de rien du tout »

 

La suite est passée en boucle dans toutes les rétrospectives des grands moments de la télévision française. Au fur et à mesure d’une émission intitulée « En marge de la société », alors qu’on s’intéresse de moins en moins à lui et que la bouteille descend de plus en plus, Bukowski se met à grommeler jusqu’à ce qu’on cesse de traduire ce qu’il dit, recouvrant bientôt la voix des autres invités. Au delà du taux d’alcoolémie, la traduction a d’ailleurs joué un rôle dans la montée de l’incompréhension entre les différents protagonistes, comme l’explique Leda Zuckerman, alors chargée de chuchoter à l’oreillette de l’homme de Los Angeles : « Par exemple, Pivot lisait des extraits de ses poèmes en français. Je devais donc lui traduire une traduction et faire en sorte qu’il comprenne duquel de ses textes il s’agissait… » Pour le grand public français qui n’a pas lu ses livres, Bukowski restera pourtant comme « celui qui a bu au goulot chez Bernard Pivot » ou comme « celui à qui Cavanna a dit de fermer sa gueule ». Encore aujourd’hui, lorsque l’on essaye d’interroger Cavanna sur le sujet, sa secrétaire assure que le fondateur d’Hara Kiri a été sérieusement affecté par l’épisode, tant il appréciait l’écrivain qu’il a rabroué.

 

 

Ejecté du plateau, Bukowski n’est pas du genre à partir sur la pointe des pieds. Il dégaine son couteau et le brandit devant un membre de la sécurité. « Il y avait un type plus ou moins devant la sortie, se remémore Raphaël Sorin. Mais c’était un petit canif de rien du tout, c'était un geste purement symbolique. Il le fait comme ça. C'était un comédien aussi. » Alors que la petite troupe s’éloigne des studios, Guéguan reste sur place pour répondre aux reproches de l’animateur. « J’avais deviné que Pivot attendait le générique de fin pour laisser éclater sa colère contre le Sagittaire, attaque-t-il dans Ascendant Sagittaire: une histoire subjective des années soixante-dix. (…) Ce soir-là, il n’eut pas de mots assez durs contre ce « rustre aviné » et sa maison d’édition. Sans perdre mon calme, je lui rétorquai que son émission venait d’entrer dans l’histoire. » Jean Cazenave, le réalisateur de l’émission, a une autre théorie sur la question : « Moi je pense que c'était préparé, même si je n’en ai pas la preuve. Il était déjà plein en arrivant. Alors, est-ce que c'était volontaire de la part des éditeurs ou pas ? Pour eux ça a été un coup de pub formidable. Bernard Pivot était peut-être un peu complice de ça, mais à un moment il a pris peur. Après l'émission, Pivot disait qu'il avait eu peur que ça aille trop loin, qu'il se mette à pisser ou à dégueuler sur le plateau quoi. »

 

Standing ovation

 

Pendant que l’équipe d’Apostrophes débriefe l’événement à la brasserie Lipp de Saint-Germain-des-Prés, comme à son habitude, le « gang » de Bukowski s’éclate à La Coupole, du côté de Montparnasse, rejoint par Jean-François Bizot, fondateur du magazine Actuel et premier traducteur français de l’écrivain. Vers 2h du matin, le héros du jour à même droit à une véritable standing ovation de la part des clients présents, avant de rentrer dans ses pénates. « Je ne travaillais pas quand il est rentré mais il était bien accompagné, croit savoir l’ex-réceptionniste Françoise Salmon. Et il ne pouvait pas arriver jusqu’à sa chambre sans aide. » Le lendemain, les coups de fil de journalistes affluent de toutes parts chez les éditeurs, « même de New York, où il n’était pas du tout connu », d’après Raphaël Sorin. Bukowski, lui, ne se rappelle pas de grand chose et sonde alors sa compagne Linda Lee : « Ben, t’as attrapé la jambe de la femme. Et tu t’es mis à boire au goulot. T’as dit des trucs. Des trucs pas mal du tout. Surtout au début. Et puis l’animateur t’a empêché de parler. Il t’a mis la main sur la bouche en te disant: «La ferme!» » Voilà tout ce que l’auteur saura jamais de cet épisode.

 

Quelques jours plus tard, il en mesurera néanmoins les conséquences lorsque l’oncle de Linda, chez qui le couple devait se rendre à Nice, refusera de le rencontrer en raison du scandale déclenché. Si l’on en croit son récit dans Shakespeare n’a jamais fait ça, Bukowski filera ensuite en Allemagne pour quelques lectures et une visite familiale. Si l’on en croit certaines interviews données en France, il était en fait passé outre-Rhin avant d’arriver dans l’Hexagone. Difficile de faire la part des choses avec un écrivain qui n’aime rien plus que transformer la vérité, et ce n’est pas Raphaël Sorin qui pourra nous éclairer sur le sujet : « Je sais plus trop. Faut dire que moi pendant ces huit jours j'ai pas mal bu, j'ai pas toujours eu les idées très claires. Il fallait suivre quand même, quand quelqu'un boit, il faut boire avec lui… »

 

Tous propos recueillis par RL, PB et TP sauf mention

Toutes les citations de Charles Bukowski sont issues de Shakespeare n’a jamais fait ça, à paraître chez 13e Note Editions le 7 mars 2012

 



La photo à la une

La fin de l'espèce (Gaëlle Pitrel)